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La Chine, acteur majeur et singulier du financement des infrastructures

Si le déficit d’infrastructures et de financements dédiés reste très important en Afrique, les engagements financiers ont progressé récemment, marqués par une évolution des forces en présence. La Chine est devenue le second financeur après les États africains et pèse un quart des sources de financement. Elle amène des pratiques d’investissement et des conditions financières nouvelles qui commencent à être contestées sur le continent.

Le 28/09/2020
Estelle Brack

Le besoin en infrastructures du continent africain a longtemps été évalué à 93 milliards de dollars US par an – soit 15 % du PIB africain – selon un diagnostic posé en 2006 par l’Africa Infrastructure Country Diagnostic (AICD). La Banque africaine de développement (BAD) a révisé ces besoins dans ses « Perspectives économiques en Afrique » de 2018, les jugeant plutôt compris entre 130 et 170 milliards de dollars par an. À l’échelle pluriannuelle, le besoin est souvent valorisé à plus de 1 000 milliards de dollars.

Un déficit en infrastructures largement identifié

Le déficit en infrastructures en Afrique a un impact économique et social important. Comme le rappelle la BAD, il « conduit à une croissance des coûts de production et des services, une baisse de la compétitivité des affaires, un impact négatif sur le flux des Investissements Directs Étrangers vers le continent. Tout ceci influence le taux de croissance de l’économie et le développement social sur le continent. »

Parmi moult initiatives, le Programme for Infrastructure Development in Africa (PIDA) de la BAD [1] a ainsi identifié un certain nombre de projets en infrastructures prioritaires pour un coût de 360 milliards de dollars à répartir sur la période 2011-2040, avec des investissements significatifs sur la première période 2011-2020. Sur cette période, 51 projets prioritaires devaient couvrir les secteurs de l’énergie, de l’eau, du transport et de l’IT, pour un total de 68 milliards de dollars. Le secteur de l’énergie est le plus gourmand avec 40,3 milliards de dollars, suivi du transport (25,4 milliards), l’eau (1,7 milliard) et l’IT (0,5 milliard).

Le programme d’infrastructures d’énergie, en particulier, était centré sur de grands projets hydroélectriques et l’interconnexion des systèmes d’échange d’énergie afin de faire face à l’augmentation prévue de la demande.

Des engagements insuffisants, mais en nette progression

Dans son rapport 2018 [2], « Tendances du Financement des Infrastructures en Afrique », l’Infrastructure Consortium for Africa (ICA) fait état de 100,8 milliards de dollars d’engagements pour les infrastructures en 2018, pour la première fois au-delà de la barre des 100 milliards et en hausse de 24 % par rapport à l’année précédente et 33 % par rapport à la moyenne de 2015-2017. Mais en deçà des 130 à 170 milliards identifiés supra, laissant entrevoir encore un déficit de financement de 30 à 50 milliards par an.

L’Afrique de l’Ouest a concentré 25,7 % des fonds alloués, l’Afrique du Nord 19,9 %, l’Afrique du Sud 18 %, l’Afrique de l’Est 14,2 %, l’Afrique australe 13,7 % et l’Afrique centrale 7 %.

Le secteur de l’énergie a bénéficié de 43,8 % des engagements, les transports 32,5 %, l’eau 13,3 % et l’IT – déjà bien doté – seulement 7,1 %.

Un changement structurel du financement des infrastructures, au bénéfice de la Chine

Dans son rapport sur les perspectives économiques 2020, la BAD souligne le changement structurel de la composition de la dette des gouvernements africains, « avec un moindre recours aux prêts concessionnels [prêts accordés à des conditions plus avantageuses que celles du marché en termes de taux d’intérêt et/ou de différé d’amortissement] des institutions multilatérales et des créanciers officiels du Club de Paris, un accès plus large au financement à long terme des marchés de capitaux internationaux, et le financement de créanciers bilatéraux émergents, tels que la Chine. De même, la hausse des emprunts intérieurs (atteignant plus de 35 % du PIB) reflète en partie l’augmentation des dépenses publiques et des investissements en capital pour combler le déficit d’infrastructure. »

Selon le rapport de l’ICA, les engagements du gouvernement chinois ont progressé en 2018 de 65 % par rapport à la moyenne des trois années précédentes et celle des pays africains de 26 % sur la même période.

En valeur absolue, les pays africains constituaient la principale source de financement, avec 37 % du total des engagements (soit 37,5 milliards de dollars), suivis de la Chine avec 25 % (25,7 milliards), des membres de l’ICA avec 20 % (20,2 milliards), puis du secteur privé avec 12 % (11,8 milliards).

Pour la première fois en 2018, le fonds Africa50, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, le Fonds international de développement agricole et des sources autonomes du secteur privé ont participé à ce financement, essentiellement dans le domaine des TIC.

La présence chinoise en Afrique se distingue des autres pays par le fait qu’elle s’accompagne d’une politique gouvernementale claire en soutien aux participations des entreprises du pays dans le monde. L’Afrique ne fait pas exception. Le gouvernement soutient en particulier ses entreprises à l’étranger par un financement abondant, des avantages fiscaux ainsi qu’une diplomatie forte dans la région. Les entreprises publiques chinoises peuvent aussi faire de meilleures propositions en réponse aux appels d’offre des gouvernements africains grâce au soutien du ministère du Commerce chinois – qui a la gestion des programmes d’aide publique au développement accordés aux États africains. La Chine a également recours aux prêts concessionnels, comme par exemple celui de 5 milliards de dollars garanti par du pétrole en Angola en 2005.

La Chine est présente via des investissements directs et l’activité de ses entreprises de construction en Afrique, deuxième région de prédilection derrière l’Europe et ex aequo avec l’Asie de l’Est.

Pour ce qui concerne la construction, un certain nombre de pays d’Afrique subsaharienne – comme le Nigeria, l’Algérie et l’Éthiopie – figurent même dans le top 10 de l’activité globale des entreprises chinoises.

Pékin, le premier électricien du continent

Entre 2014 et 2017, les banques chinoises ont financé en moyenne l’équivalent de 5 milliards de dollars par an dans des projets de production d’énergie en Afrique, faisant de Pékin le premier électricien du continent. Des investissements qui ne font que croître à mesure que se construisent les infrastructures chinoises dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ». Ce projet titanesque, qui prévoit des routes, des ports, des chemins de fer et des zones économiques spéciales aux quatre coins de la planète, ne peut fonctionner sans énergie. La Chine apporte des projets clés en main en finançant et construisant des réseaux électriques.

Pour Sébastien Le Belzic (Chinafrica.info), « au lieu de financer des projets verts, la Chine investit essentiellement dans des solutions fossiles et polluantes. Pourquoi ? Car ces investissements servent ses intérêts économiques en lui permettant d’exporter son charbon et sa technologie. Pékin est ainsi paradoxalement le premier investisseur mondial dans les énergies vertes et le plus gros pollueur de la planète. Son économie tourne encore largement au charbon, mais elle est devenue le plus gros producteur d’énergie propre du monde, investissant énormément dans le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité… A mesure qu’elle se verdit, la Chine a tendance à noircir le ciel de ses partenaires, à commencer par l’Afrique. Un quart des centrales au charbon dans le monde (hors empire du Milieu) sont aujourd’hui construites ou financées par des entreprises chinoises. L’essentiel du charbon servant à produire cette électricité viendra ou vient déjà de Chine. Le pays est en effet le plus gros producteur au monde de charbon et son industrie est en surcapacité. De moins en moins utilisé en Chine, car trop polluant, ce charbon servira ainsi à faire tourner les centrales africaines [3]. »

L’Institut d’analyses économiques et financières (IEEFA) rapporte que plus de 21 milliards de dollars ont déjà été prêtés par la Chine pour financer l’équivalent dans le monde de 30 gigawatts de capacité de production d’électricité par des centrales thermiques au charbon.

Les gouvernants africains réagissent à une présence trop marquée de la Chine

Cherchant à gagner des marchés sur le continent africain, les acteurs chinois ont proposé une grande variété de solutions de remboursement des prêts accordés, comme par exemple sous forme de matière première (pétrole, or, etc.) à des conditions, finalement, peu avantageuses pour les pays africains. Dans d’autres cas, la contrepartie consistait à pouvoir exploiter directement certaines ressources naturelles.

Dans un contexte économique moins favorable et un service de la dette désormais trop important, les gouvernements de certains pays africains sont devenus plus réticents face aux propositions chinoises, et demandent davantage de transparence ainsi que des accords plus équilibrés. Un des exemples les plus intéressants de ce point de vue est celui du projet d’aéroport international de Freetown de 318 millions de dollars (275 millions d’euros), que la Chine devait financer, construire, gérer et entretenir. Il a ainsi été annulé par les autorités de Sierra Leone une fois arrivées au pouvoir, en octobre 2018. « Le gouvernement considère qu’il n’est pas rentable économiquement de poursuivre la construction d’un nouvel aéroport alors que l’actuel est gravement sous-utilisé », a justifié le ministère des Transports et de l’Aviation, dans un courrier consulté mercredi 10 octobre par l’AFP.

En Malaisie, au Pakistan, au Sri Lanka, au Népal, en Birmanie et maintenant en Sierra Leone, des projets ont été rediscutés, voire annulés, à chaque fois en raison des conditions financières. « L’ampleur des financements accordés par la Chine accroît le risque que soient financés des projets économiquement non viables qui pourraient notamment entraîner les États concernés dans des dérives d’endettement insoutenables en l’absence de gains de productivité ou d’activité suffisants », analysent les auteurs du rapport du Trésor français sur « les nouvelles routes de la soie », publié le 11 octobre 2018 [4].

Il s’agit ici d’une prise de conscience du coût global des financements accordés par les entreprises chinoises, qui peut s’avérer économiquement, socialement et politiquement plus élevé que le prix initial. L’opportunité, peut-être, pour des acteurs plus traditionnels évincés par la Chine, de revenir dans le marché ?

 

[1] https://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Project-and-Operations/PIDA%20note%20French%20for%20web%200208.pdf.

[2] https://www.icafrica.org/fileadmin/documents/IFT_2018/ICA_Infrastructure_Financing_in_AFrica_Report_2018_Fr.pdf.

[3] Sébastien Le Belzic, « En Afrique, la Chine investit surtout dans les énergies fossiles et polluantes », Le Monde, 4 février 2019.

[4] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2018/10/11/tresor-eco-n-229-les-nouvelles-routes-de-la-soie.

L'auteur

  • Estelle Brack, Université Paris 2 - Panthéon Assas
    • Présidente fondatrice
      Cabinet en stratégie KiraliT

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