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Modèles bancaires

« Financement des banques européennes : une réalité très hétéroclite »

Apprécier les risques que présentent les titres émis par les différentes banques européennes implique de connaître une multitude de structures bancaires. Une telle diversité des modèles bancaires n’existe pas aux États-Unis où les banques offrent une meilleure lisibilité.

Le 29/08/2018
Nicolas Véron

Qui finance les banques européennes ?

Les banques recourent à de nombreux instruments de financement aux profils de risque variés et elles visent différentes cibles en termes d’investisseurs potentiels. Outre les actions ordinaires, elles émettent des titres de capital et obligations de différents niveaux de subordination, à différentes maturités, dans différentes devises… Les bases d’investisseurs diffèrent pour chacune de ces catégories de marché et, évidemment, aussi en fonction de la banque elle-même, de sa taille, de son profil de risque, de son origine géographique, etc. Mais dans l’ensemble, le financement des banques est très largement, en dehors des dépôts, apporté par des investisseurs professionnels qui, le cas échéant, sont eux-mêmes intermédiaires pour des particuliers ; c’est donc un circuit de financement d’une très grande complexité, adapté naturellement aux dynamiques changeantes de l’offre et de la demande sur ces différents segments de marché, et sur lequel les statistiques disponibles dans l’espace public ne permettent pas toujours d’avoir une vision complète de qui finance quoi.

Certains investisseurs institutionnels regrettent que les différents niveaux de subordination de la dette bancaire soient si complexes !

C’est aux professionnels d’être professionnels ! Du point de vue de la pratique financière, un investisseur doit comprendre ses risques. S’il ne comprend pas les risques d’un produit, il ne devrait pas investir dessus. La réglementation, elle aussi, pose des limites à certains investisseurs institutionnels comme les assureurs. Mais l’existence d’une multiplicité d’instruments de financements et de catégories de marché est justifiée, compte tenu de la complexité des métiers bancaires et des risques, auxquels s’ajuste la réglementation.

Existe-t-il un biais géographique ? Les banques françaises sont-elles surtout financées par des investisseurs français ?

Il existe un biais domestique. Mais la question est plutôt celle de son ampleur, et de savoir si le biais domestique représente un risque ou, au contraire, un facteur de stabilisation. Là encore, les statistiques peuvent être trompeuses. L’identification des bénéficiaires finaux est généralement d’une grande complexité.

Le financement des banques européennes diffère-t-il de celui des banques américaines ?

Les différences sont multiples.

  • De façon générale, les banques américaines ont des bilans beaucoup plus légers. En effet, les logiques de titrisation sont très fortes aux États-Unis ; par exemple, les prêts immobiliers sont pris en charge in fine par les agences gouvernementales Fanny Mae et Freddie Mac. En raison de cette désintermédiation, les banques américaines émettent moins que les européennes en termes de volumes agrégés par rapport à la taille de l’économie.
  • Par ailleurs, le traitement fiscal des titres de type CoCos [1] est généralement beaucoup moins favorable aux États-Unis qu’en Europe, même s’il y a des différences d’un pays à l’autre en Europe. Il y a donc beaucoup moins de titres de ce type émis par les banques américaines, simplement parce qu’ils ne sont pas attractifs d’un point de vue fiscal.
  • Il y a aussi beaucoup plus de transparence aux États-Unis : toutes les banques publient leurs comptes et un certain nombre d’informations très précises sont très faciles à obtenir ; tout est en US GAAP (normes comptables américaines). En Europe, il subsiste beaucoup de systèmes de normes comptables différents, pour les comptes individuels bien sûr, mais aussi pour les comptes consolidés de nombreuses banques non cotées qui n’ont pas l’obligation d’utiliser le référentiel IFRS [International Financial Reporting Standards], ce qui ne simplifie pas la vie des investisseurs.
  • Contrairement au paysage bancaire américain, la diversité des structures bancaires en Europe est presque infinie. Par exemple, et pour s’en tenir aux banques locales, il y a des différences majeures entre le financement d’une Sparkasse allemande, celui d’une caisse locale française faisant partie d’un groupe mutualiste intégré (Crédit Agricole, BPCE ou Crédit Mutuel), et celui d’une banque populaire ou d’une banque de crédit coopératif en Italie. Le financement des banques européennes recouvre une réalité très hétéroclite. Par exemple, les Sparkassen forment elles-mêmes un ensemble complexe et certaines, comme à Francfort ou Hambourg, ont des structures juridiques spécifiques. Les marchés de financement bancaire emploient beaucoup de compétences spécialisées ; ce sont des marchés de spécialistes et pour comprendre les risques que présentent les différents titres émis par les banques, il faut connaître une réalité de structures bancaires qui est très complexe. Par exemple, en France, le type d’enjeu financier auquel font face les groupes mutualistes par rapport à des groupes non mutualistes est très différent, notamment en période de stress. En effet, il n’est généralement pas aisé d’augmenter le capital d’un groupe mutualiste ; certes, des structures comme celle du Crédit Agricole permettent d’augmenter le capital de la structure cotée, mais au risque de la dilution des caisses régionales. Et à BPCE, il n’y a pas de structure cotée de tête. Il existe également des cas extrêmes dans d’autres pays ; c’est le cas par exemple des caisses d’épargne espagnoles dont certaines, il y a encore peu de temps, ne pouvaient pas émettre le moindre euro de capital avec droit de vote, car cet instrument n’existait pas dans leur structure juridique. Heureusement, ce problème a désormais été résolu, mais dans la douleur et au prix d’un programme d’assistance en 2012-2014.
  • La différence est également très forte entre, d’une part, le monde anglo-saxon et, d’autre part, la zone euro, si l’on compare, comme je l’ai fait dans une étude publiée en mai 2017 [2], les structures de détention des banques significatives dans ces deux univers. Le résultat est saisissant : la quasi-totalité des grandes banques anglo-saxonnes sont cotées et à capital dispersé, tandis que ce modèle ne concerne qu’une petite minorité (15 %) des grandes banques de la zone euro, comme BNP Paribas ou la Société générale. Même si on se limite aux banques européennes cotées en Bourse, celles-ci présentent souvent des structures de capital assez idiosyncratiques : le Crédit Agricole en est un exemple, avec le rôle des caisses régionales mutualistes dans le capital de la holding de groupe. L’Europe est donc constituée d’une multitude de banques aux structures idiosyncratiques : des banques mutualistes, des banques publiques, des banques cotées avec un gros actionnaire minoritaire, voire un actionnaire majoritaire de contrôle…

Ce paysage hétéroclite est-il gênant à l’heure de l’Union bancaire ?

La diversité des modèles bancaires est reconnue par la BCE comme une réalité en Europe et la banque centrale ne semble pas considérer qu’elle pose un problème de principe.

En revanche, la BCE s’inquiète de l’avenir de certaines banques de taille moyenne. Les investisseurs ont-ils raison de guetter des fusions transfrontalières entre banques européennes ?

Il existe peu de banques de taille moyenne en France, mais elles sont nombreuses à l’échelle européenne et, comme le souligne régulièrement Danièle Nouy [3], beaucoup n’ont vraisemblablement pas d’avenir.

Voir fusionner ces banques avec d’autres établissements à l’occasion d’opérations transfrontalières constituerait le scénario idéal. C’est par exemple ce qui s’est passé lors du rachat de BPI au Portugal par l’espagnole CaixaBank. Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Par exemple, il y a eu ces dernières années un certain nombre de rachats de banques (en partie ou en totalité) par des fonds de private equity (par exemple, BAWAG en Autriche, NKBM en Slovénie, ou Hellenic Bank à Chypre), qui eux-mêmes vendront probablement, d’ici quelques années, à d’autres banques. Mais c’est un processus en plusieurs étapes, qui prend du temps.

Il ne faut donc pas s’attendre à une vague imminente de fusions transfrontalières ?

Certes, le marché bancaire est trop encombré et les fusions transfrontalières sont souhaitables du point de vue de la stabilité d’ensemble de la zone euro. Mais ce n’est ni à la BCE ni aux analystes de décider quelles sont, parmi les banques européennes trop nombreuses, celles qui n’ont pas d’avenir et doivent être rachetées par d’autres. Il doit bien sûr s’agir d’un processus de marché, dans lequel les actionnaires prennent les décisions en dernier ressort. Donc il y aura probablement des acquisitions transfrontalières, mais il est impossible à ce stade de prédire lesquelles et à quel rythme.

La BCE souhaite clairement une structure de marché dans laquelle les banques sont moins nombreuses, plus transfrontalières et plus clairement viables. Mais ce n’est pas à la BCE de dire que telle banque doit fusionner avec telle autre. Bien sûr, il y a parfois urgence ! Ce fut le cas par exemple lors de l’été 2017 pour les deux banques de Vénétie (Veneto Banca et Banca Popolare di Vicenza) dont les activités après liquidation ont été reprises par le géant Intesa Sanpaolo, et pour Banco Popular, qui a été absorbé par Santander dans le cadre d’un processus de résolution. Dans ces trois cas, il s’agissait d’opérations purement domestiques. Dans les cas d’urgence, il peut arriver qu’il n’y ait qu’un seul acquéreur, que la BCE est alors bien obligée d’approuver. La BCE ne fait pas de « meccano », mais il est légitime qu’elle ait une préférence pour les acquisitions transfrontalières, car celles-ci renforcent la stabilité générale du système.

 

[1] Obligations hybrides capables d'absorber les éventuelles pertes d'un établissement, les Convertible Contingents (CoCos) sont convertibles en actions.

[2] The governance and ownership of significant euro-area banks, publiée par Bruegel et le Peterson Institute en mai 2017.

[3] Présidente du Mécanisme de supervision unique (MSU), ou Single Supervision Mechanism (SSM).

L'auteur

  • Nicolas Véron, Bruegel et Peterson Institute for International Economics
    • Économiste
    • Co-fondateur
      Think-tank européen Bruegel
    • Chercheur
      Peterson Institute à Washington

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