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Monnaies virtuelles

Le bitcoin est-il une disruption ou une illusion ?

Un géniteur mystérieux, un dogme fondateur libertarien, une réputation sulfureuse de monnaie du blanchiment, déjà quelques scandales financiers à son actif : n’en jetez plus ! Le bitcoin a dans son ADN tous les ingrédients d’un « bon client » médiatique. Mais a-t-il un avenir en dehors de la rubrique « faits divers » ?

Le 29/09/2014
Annick Masounave

Qui n’a pas entendu parler de bitcoin au cours de l’année passée a dû vivre reclus, coupé de toute source d’information. Il faut dire que la flambée des cours, qui ont porté le cours de la monnaie jusqu’à 1 200 dollars, a largement contribué à enflammer les esprits, voire à susciter des vocations d’investisseurs.

Beaucoup ont cherché à se procurer cette monnaie qui valait davantage que l’or. À défaut de posséder les compétences requises pour « miner  [1]» le bitcoin, les acheteurs sont passés par des intermédiaires, des plates-formes proposant non seulement de vous fournir du bitcoin, mais également le stocker.

Rançon du succès, et de l’absence de régulation, la monnaie et sa gestion sont confrontées à d’importantes failles de sécurité : en début d’année, le « hackage » de MtGox, la principale Bourse d’échange du bitcoin, a abouti à la disparition de 850 000 bitcoins (soit quelque 20 millions d'euros) et à la faillite de la plate-forme. Les autorités japonaises mènent toujours l’enquête. Néanmoins les premières investigations ont rapidement montré que MtGox, qui était à l’origine une plate-forme de jeu, ne disposait clairement pas des dispositifs de sécurité destinés à protéger les avoirs de ses clients.

Plus récemment, au mois d’août 2014, un flash crash a provoqué un fléchissement du cours sur une vingtaine de plates-formes. Des spéculateurs opérant à partir de plates-formes basées à Hong Kong en seraient les responsables. Dans ce cas, c'est l’absence de mécanismes de coupe-circuit – désormais institués dans les Bourses classiques – qui serait en cause.

La faiblesse des coûts de transaction, pomme de discorde

Geoffroy Goffinet, chef du Service de la surveillance des moyens de paiement scripturaux de la Banque de France, rappelait utilement, lors d’une conférence en juin dernier [2], que si théoriquement le bitcoin est la devise la plus traçable au monde, dans la pratique, personne n’a consenti aux investissements nécessaires pour que les informations soient correctement traitées dans le cadre d’une procédure de lutte contre le blanchiment.

Olivier Vigna, économiste en chef de l'AMF, a ainsi opposé au très engagé Gonzague Grandval, CEO de Paymium [3], que la faiblesse des coûts de transaction mise en avant par les tenants du bitcoin – 1 % en moyenne, contre 2 à 3 % pour les monnaies scripturales – était également liée à l’absence de procédures de lutte contre la fraude.

C'est un argument que Philippe Rodriguez, président de l’association Bitcoin France, écarte résolument : « C’est surtout le discours servi par l’Etat. À partir du moment où vous communiquez une adresse privée pour effectuer une transaction, le problème de la détection ne se pose pas. Vous n’avez pas besoin de vérifier quoi que ce soit. C’est par construction que le coût de transaction est très faible. »

Les exemples de fraude, conjugués à l’extrême volatilité de la monnaie, tendent à démontrer que les transactions libellées en bitcoins devraient être réservées à un public très informé, prêt à absorber des pertes.

La position française : ni interdiction, ni légalisation

En France, la Banque de France, suivie par l’AMF et, dernièrement, Tracfin ont alerté sur les risques inhérents à l’utilisation de cette monnaie. Si les services de Bercy sont appelés à publier des mesures venant encadrer ces monnaies, en revanche les régulateurs ont adopté une stratégie du « ni, ni » : ni interdiction, ni légalisation.

Par là même, ces derniers souhaitent que leur action reste proportionnée à l’importance réelle du bitcoin dans les échanges : la capitalisation totale des bitcoins est de l’ordre de 10 milliards de dollars, à comparer aux 610 milliards d’euros des billets en circulation.

L’AMF a également considéré, dans sa Cartographie des risques 2014, que l’appréciation auto-réalisatrice du bitcoin résultait de comportements moutonniers et de forts effets de réseaux, ce qui n’est pas sans rappeler le Linden dollar, monnaie qui avait cours en son temps dans le monde virtuel Second Life (voir Encadré [4]).

Néanmoins, les cas d’utilisation du bitcoin à des fins criminelles étant avérés, Tracfin a donc proposé de prendre des mesures visant à encadrer l’anonymat des transactions. Sans trop d’illusions, puisque les auteurs du rapport expliquent que le génie des développeurs – et des criminels – étant infini, il existe déjà des solutions complémentaires pour garantir la préservation de celui-ci ; raison pour laquelle Tracfin conseille également de plafonner les transactions.

Quel avenir pour le bitcoin ?

Lors de la remise du rapport par Tracfin, Michel Sapin avait annoncé la tenue de réunions de concertation avec les professionnels en vue de préciser la position française et de porter ensuite le sujet au niveau européen, dans le cadre de la révision de la directive AML.

Ces discussions n’ont pas encore eu lieu, regrette Philippe Rodriguez,  qui se dit cependant satisfait, à défaut, de l’intérêt que les parlementaires portent à la question. Le Sénat a publié un rapport jugé « tout à fait complet et bien instruit » au cœur de l’été [5]. Il se dit que l’Assemblée nationale ne serait pas en reste et prévoirait de créer sa propre mission d’information parlementaire dans les semaines à venir.

Si la monnaie elle-même rencontre le scepticisme des autorités, tous s’accordent à reconnaître l’intérêt de la technologie qui le sous-tend. Selon Philippe Rodriguez, c’est là que se situe la réelle innovation : « Ces technologies permettent de créer toutes sortes d’applications, qui permettent de finaliser des transactions sans avoir besoin de définir qui va être le tiers de confiance. Ce principe d’applications et d’architecture distribuée correspond aux besoins du monde actuel, en termes de coûts de développement mais également de protection de la vie privée. »

Un Coinbase français ? Peu probable…

Dans l'écosystème français, les initiatives liées à cette technologie, bien que nombreuses, restent de taille modeste. Sans surprise, les champions toutes catégories de la levée de fonds sont américains. Selon Coindesk, sur les 172 millions de dollars levés en 2014, les start-up US ont remporté 75 % de la mise. Parmi elles, Coinbase, une Bourse d’échange qui, forte de sa levée de fonds de 31 millions de dollars, a annoncé son implantation dans rien moins que 13 pays européens.

« Nos méthodes d’investissement sont totalement différentes. Il est vrai qu’aux Etats-Unis, l’industrie du capital risque donne les moyens de développer une entreprise rapidement et globalement sur des sujets très disruptifs. En France, on vous dit que l’on vous donnera des fonds lorsque avez déjà développé votre business un peu partout.. C’est compliqué : les start-up se retrouvent en concurrence face à des entreprises qui sont déjà très importantes. »

Ce n’est pas tant la pérennité du bitcoin qui mérite d’être questionnée, que la capacité de la France à prendre des paris sur certaines technologies. Sur un autre sujet majeur qui est celui du cloud, Nicolas Colin, co-fondateur de The Family, alertait sur le fait que « le numérique dévore le monde depuis les Etats-Unis. Nous [la France] sommes absents de cette carte. Nous courons le risque de devenir un simple marché de débouchés. » Et de citer l’exemple de SalesForce, qui est en quelques années devenue une application reine de la gestion de la relation client sur le cloud. « La société a fait 4 milliards de chiffre d’affaires et n’est toujours pas rentable. Qui, en France, serait capable de prendre ce genre de risques ? » Compétitivité, confidentialité des données, croissance ... Le développement d'une industrie du numérique européenne et française se trouve à la confluence de nombre de problématiques.

[1] Il s’agit de mettre à disposition des ressources techniques au réseau Bitcoin et vérifier les transactions entre utilisateurs qui ont lieu partout dans le monde. À chaque fois qu’une personne envoie des bitcoins à une autre, la transaction est vérifiée par le réseau, puis enregistrée dans ce qu’on appelle la blockchain.

[2] « Le bitcoin, une monnaie ? » : conférence organisée le 27 juin 2014 par l'Association des doctorants et des docteurs d'Assas, sous la présidence du Pr. Thierry Bonneau.

[3] Place de marché en ligne, basée à Paris, où acheteurs et vendeurs de bitcoins se rencontrent et concluent des transactions.

[4] Voir à ce sujet le hors-série que Revue Banque avait consacré à Second Life en octobre 2007.

[5] "Monnaies virtuelles : quels enjeux?", août 2014

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