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Les banques centrales en dehors des sentiers battus

Dossier réalisé par Séverine Leboucher

Introduction

90 % des économistes et des banquiers centraux estiment que la crise a changé à la fois les objectifs et les instruments des banques centrales, selon une enquête du Conseil d’analyse économique. Depuis août 2007, les banques centrales ont fait preuve de pragmatisme pour éteindre les incendies. Avec la crise des dettes souveraines, elles sont même vues comme le dernier rempart, le seul qui soit solvable.

« La situation que nous connaissons aujourd’hui confirme ce à quoi nous nous attendions – ou aurions dû nous attendre : que cela leur plaise ou non, les banques centrales sont en première ligne lorsqu’il s’agit de garder le contrôle en cas de crise. Elles ont les ressources pour le faire, et leurs opérations bancaires usuelles ainsi que leurs responsabilités dans la surveillance des systèmes de paiement et de règlement leur confèrent une proximité vis-à-vis de la monnaie et des marchés financiers que n’ont pas les ministres des finances ou les superviseurs déconnectés des banques centrales. » Lorsqu’en novembre 2010, Alexandre Lamfalussy, ancien directeur de la BRI, tenait ces propos, cela faisait trois ans que les banques centrales des pays développés naviguaient à vue, oubliant la presque sacrée règle de Taylor. Face à la crise des subprime et à ses conséquences, elles ont dû faire preuve de pragmatisme : ouverture des vannes de la liquidité aux banques, engagement sur la conduite des taux d’intérêt, programmes d’achats de titres sur les marchés, gonflement de leur bilan à des niveaux inédits…

Reprendre en main la stabilité financière

Elles faisaient en même temps face à une profonde remise en cause de leur rôle : la Fed en particulier, qualifiée de « pompier pyromane » par un certain nombre d’observateurs, se voyait reprocher le gonflement de la bulle immobilière, financée par le recours massif à la titrisation. Toutes les banques centrales de l’Ouest étaient restées insensibles aux séismes en eaux profondes que générait le shadow banking et ont été surprises par le tsunami qui s’en est suivi. C’était l’époque de la « grande modération », où l’inflation semblait à jamais maîtrisée. À l’heure du bilan, les voix sont nombreuses à souhaiter que les banques centrales endossent de manière plus formelle le rôle de garant de la stabilité financière. Les réformes sont en marche : rapprochement entre organes de supervision et banques centrales, création des agences européennes, mise en place de conseils chargés du risque systémique… Mais des obstacles demeurent : « Nous ne disposons pas d’un cadre analytique qui permettrait d’ancrer à la fois, de façon valide et légitime, un mandat de stabilité financière et l’indépendance opérationnelle. […] Il serait donc illusoire, et dangereux, de s’attendre à voir défini, et encore plus quantifié, un mandat précis en matière de stabilité financière, dans un avenir prévisible », mettait en garde le sous-gouverneur de la Banque de France, Jean-Pierre Landau lors d’un colloque de banquiers centraux le 4 mars 2011 à Paris.

Face à la crise européenne, pas de « business as usual »

D’autant que les banques centrales continuent de naviguer en eaux troubles. Plus que jamais, comme l’affirmait précocement Alexandre Lamfalussy, les banques centrales sont le rempart le plus crédible – et peut-être le seul vraiment écouté par les marchés – contre les crises financières actuelles et la récession qui se prépare. Pragmatiques encore, elles interviennent en rachetant de la dette souveraine. Une évidence pour la Fed, un crime de lèse-majesté pour certains en Europe. Le Securities Market Programm (SMP) de la BCE divise les observateurs, les politiques, et, plus grave, les membres du conseil des gouverneurs. Jusqu’à provoquer la démission du membre allemand du comité exécutif, Jürgen Stark.

Aujourd’hui, les marchés attendent de la cohésion et de la coordination. En témoigne le soulagement qui a suivi les accords de swap en dollars entre les cinq grandes banques centrales le 15 septembre. Mais la coordination semble s’arrêter là : la Fed poursuit son assouplissement monétaire de manière unilatérale et avec des outils atypiques (le « twist »). La BCE suivra-t-elle cette voie sous la présidence de Mario Draghi ? Une chose est certaine : ce n’est pas demain que les banques centrales pourront retourner au « business as usual ». « La politique monétaire devrait rester très accommodante, dans la mesure où le risque de récession l’emporte sur le risque d’inflation, estimait fin août à Jackson Hole la directrice du FMI, Christine Lagarde. Les décideurs doivent donc se tenir prêts, le cas échéant, à s’engager une fois encore en dehors des sentiers battus. »

 

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Dossier réalisé par Séverine Leboucher

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