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Relance américaine

Joe Biden ou la fin du cycle d’économie libérale

Le président américain Joe Biden a fait voter et annoncé de grands plans de relances financés notamment par des hausses d’impôts sur les entreprises et les plus riches. Des décisions qui rompent avec l’idéologie en vigueur depuis l’ère Reagan.

Le 25/05/2021
Léa Dauphas | Laure Bergala

Gary Gensler est président de la SEC [1]. Que pourrait-il faire en termes de régulation financière ?

C’est une personnalité forte qui était à la tête de la CFTC [2], le régulateur des marchés à terme et produits de dérivés aux États-Unis. Il va vouloir protéger le consommateur et aller vers plus de transparence, travailler sur toutes les dérives des marchés apparues depuis le début de l’année, comme l’affaire Gamestop ou la débâcle sur le family office Archegos. Il va vouloir apporter un cadre de régulation aux nouveaux courtiers en ligne, et sur la question des SPAC [3], ces nouveaux véhicules côtés destinés à financer les acquisitions qui ont un grand succès depuis mi-2020. Il va également vouloir réguler les cryptomonnaies, dont il est spécialiste. Il y aura aussi, comme ailleurs, une volonté de rendre plus transparent et de mieux encadrer le risque des entreprises associé aux changements climatiques.

Quelle est l’ampleur des plans de relance de Joe Biden ?

Le premier, l’American Rescue Plan, de 1 900 milliards de dollars, est voté et en application. C’est un plan global de relance de sortie de crise Covid, avec notamment des chèques aux ménages, un soutien au système de santé et à la vaccination, ainsi qu'aux États, pour compenser leurs pertes de recettes fiscales. Il apporte un vrai soutien à l’économie américaine et est déjà visible dans les statistiques avec une augmentation historique des ventes au détail, donc de la consommation des ménages.

Le second plan est le Build Back Better Plan, sur 8 ans, qui se divise en deux parties. La première est l’American Job Act, dont le montant serait compris entre 2 300 et 2 700 milliards de dollars. Il est présenté comme un « investissement pour l’Amérique qui va créer des millions d’emplois solides, reconstruire les infrastructures et permettra de repositionner les États-Unis pour l’emporter sur la Chine ». Au-delà de ces aspects, il comporte également un soutien en matière de recherche climat, l'amélioration technologique, et plaide pour une revitalisation du secteur manufacturier, notamment par la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, pour avoir une capacité de résilience en cas de pandémie ou de catastrophe climatique. C’est un plan global de reconstruction, de protectionnisme, et de démonstration de puissance. Le second volet est l’American Family Act, qui vise à renforcer l’État providence : aider les familles, les classes moyennes, et lutter contre les inégalités, notamment raciales (garde d’enfants, congés maternité, maladie, accès à l’Obamacare, éducation, aide alimentaire…).

Comment ces plans sont-ils financés ?

Le premier est financé par de la dette. Le second doit l’être par les hausses d’impôts prévues dans un plan fiscal, le Made in America Tax Plan, avec notamment l’augmentation de l’impôt sur les sociétés qui passerait de 21 à 28 % et annulerait une partie de la baisse de Donald Trump, des hausses d’impôts sur les plus hauts revenus, avec des propositions pour doubler l’impôt sur les revenus du capital pour les catégories les plus riches. Dans le cadre plus vaste des négociations de l’OCDE pour une imposition minimale internationale sur les entreprises, l’administration américaine propose une taxe sur les entreprises qui réalisent plus de 20 milliards de bénéfices par an. Une centaine de multinationales seraient concernées, pas uniquement des entreprises américaines et du secteur du numérique.

Ces mesures représentent-elles un changement de paradigme économique ?

Il y a une évolution idéologique, c’est la fin du cycle d’économie libérale apparu sous Reagan et le retour à la politique fiscale, car ces plans sont financés par une volonté d’utiliser l’impôt pour soutenir des dépenses structurelles. Il ne s’agit plus de baisser la pression fiscale sur les plus riches et d’attendre la théorie du ruissellement. Il y a vraiment une bascule idéologique, dans un contexte où une partie de l’opinion américaine exige plus de justice sociale et fiscale et une volonté de l’administration de renforcer l’État providence, de lutter contre les inégalités raciales, et de ressouder la société américaine face à la montée du populisme. Il faut faire attention, cependant, les niveaux de taxation et de soutien à la population vont amener les États-Unis à faire un rattrapage sur l’Europe, pas à devenir la puissance sociale mondiale.

Propos recueillis par Laure Bergala le 19 mai 2021.

 

[1] Securities and Exchange Commission.

[2] Commodity Futures Trading Commission.

[3] Special Purpose Acquisition Company.

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