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Études

La finance peut-elle nuire à l’économie ?

Selon plusieurs études, au-delà d’un certain niveau de développement, la sphère financière deviendrait néfaste pour l’économie réelle.

Le 22/10/2018
Sophie Gauvent

La finance serait devenue un fléau, voire une malédiction ! C’est du moins la thèse du dernier livre du journaliste d’investigation britannique Nicholas Shaxon, The Finance Curse. Concomitamment est parue cet automne une étude menée par trois universitaires [1] qui aboutit à la même conclusion, en se focalisant sur le cas du Royaume-Uni. Selon ces chercheurs, le surdimensionnement de la City aurait fait perdre au Royaume-Uni une croissance potentielle représentant 4 500 milliards de livres sur 10 ans, entre 1995 et 2015, soit environ deux ans et demi du PIB moyen observé durant cette période.

Les crises financières se multiplient

Tout début 2019, va paraître en France, aux éditions Odile Jacob, un livre signé par Patrick Artus, qui devrait s’intituler La finance est trop grosse ! Le chef économiste de Natixis fait partie des nombreux auteurs qui estiment qu’au-delà d’un certain niveau de développement, la sphère financière devient néfaste pour la croissance : « Aujourd’hui, la finance à l’échelle mondiale pèse quatre années de PIB contre un an et demi de PIB il y a 30 ans ; or, plus la sphère financière grossit et plus les crises financières se multiplient et sont difficiles à résoudre. »

À l’inverse, dans les pays dont la sphère financière est peu développée, la croissance s’améliore dès que la bancarisation progresse, car l’épargne est mieux collectée, mieux allouée aux projets d’investissement, elle est utilisée nationalement et non plus seulement localement, etc.

Patrick Artus indique que, selon les pays étudiés, la taille de la « finance » est mesurée soit par le volume des dépôts bancaires, soit par la taille du crédit et des marchés d’obligations, en ajoutant parfois les marchés d’actions.

« Si la pensée qui critique l’excès de finance est la plus répandue, il existe au moins un expert, et non des moindres puisqu’il s’agit du grand économiste Lars Svensson, qui considère que la finance est toujours vertueuse », précise cependant Patrick Artus.

Des arguments obsolètes

Le coût de l’intermédiation financière fait lui aussi l’objet de nombreux questionnements ; par exemple « Thomas Philippon [2] (Université de New York) juge ce coût trop élevé, résume Patrick Artus. Toutefois, selon mes calculs, le poids de l’intermédiation (salaires + profits) a beau augmenter à l’intérieur du PIB des pays les plus développés de l’OCDE, il diminue s’il est rapporté à la masse des capitaux intermédiés. » Mais pour certains économistes, le niveau des salaires servis dans le milieu financier est en lui-même un problème, car il a pour effet de capter les meilleurs talents, dépouillant ainsi les secteurs comme l’industrie. Toutefois, Patrick Artus souligne que le rendement des banques a drastiquement diminué depuis la crise financière et que les excès en matière de rémunération sont moins importants aujourd’hui.

Enfin, la finance ne financerait pas les projets les plus efficaces. Il lui est en effet souvent reproché de financer les actifs immobiliers et pas assez le capital productif des entreprises. Là encore, l'économiste rappelle l’effet de la crise et estime que cette critique n’a plus lieu d’être aujourd’hui : « La taille de l’investissement dans l’immobilier a été divisée par deux dans les pays de l’OCDE. »

En revanche, l’unanimité semble de mise au sujet des flux de capitaux très importants et hiératiques qui déstabilisent les systèmes de change dans les pays émergents : dans ce domaine, un contrôle des capitaux améliorerait la situation. S. G.

 

 

 

[1] Andrew Baker, University of Sheffield, Gerald Epstein, University of Massachusetts Amherst, et Juan Montecino, University of Columbia.

[2] Wages and Human Capital in the U.S. Financial Industry: 1909-2006

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