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Microcrédit : vers un retour aux sources ?

Recette miracle ou instrument du diable ? De l’engouement suscité par l’attribution du prix Nobel en 2006 aux critiques virulentes ayant suivi la crise indienne de 2010, le microcrédit cherche aujourd’hui à écrire son avenir. Avec un objectif : revenir aux fondements des débuts, à savoir la lutte contre la pauvreté.

Le 29/08/2014
Séverine Leboucher

Le crédit est un droit qu’il est fondamental de garantir à toute personne, y compris les plus pauvres : tel est le leitmotiv que Muhammad Yunus, le « père » du microcrédit, a diffusé à travers le monde jusqu’à obtenir le prix Nobel de la Paix en 2006. Ces prêts de petit montant, principalement octroyés à des femmes dans le besoin, leur permettent de créer une micro-activité et de générer un revenu pour leur foyer. Ils sont la plupart du temps accordés dans le cadre d’un groupe d’emprunteuses qui cogarantissent leur bon remboursement. Avec des taux de défaut très bas – prouvant ainsi que les populations pauvres constituent une clientèle fiable pour les banques –, le microcrédit a longtemps été placé sur un piédestal, jusqu’à devenir dans l’esprit de certains optimistes, un remède miracle (et peu coûteux) contre la pauvreté.

Bulles de surendettement

Las, les remèdes miracles n’existent pas et le microcrédit – comme de nombreux autres outils construits sur de bonnes intentions – a fini par être victime de son succès. En 2007, les principaux bailleurs de fonds de la microfinance, qu’ils soient publics (banques multilatérales, agences de développement…) ou privés (fondations, fonds d’investissement…), injectaient déjà 16 milliards de dollars dans le florissant marché. Un chiffre qui bondit à 23 deux ans plus tard. Sur le terrain toutefois, il n’est pas toujours facile de suivre la cadence, d’autant que les investissements sont principalement dirigés vers un nombre limité d’institutions de microfinance (IMF) qui ont pignon sur rue dans leurs pays respectifs. Qui dit plus de fonds dit plus d’emprunteurs sollicités… parfois à mauvais escient. Des bulles de surendettement commencent à apparaître ici et là et certaines éclatent comme au Nicaragua, en Bosnie, au Maroc…

En 2010, c’est au tour du plus grand marché du microcrédit au monde, l’Inde, d’être rattrapé. Des pratiques de prêts multiples conduisent à des situations de surendettement et à une vague de suicides imputée aux institutions de microcrédit. La crise, bien que très politique (lire Encadré), révèle au monde entier les limites d’un modèle socialement bénéfique, mais aussi hautement rémunérateur, attirant tout type d’acteurs… aux pratiques plus ou moins louables. Simultanément et pour des raisons très politiques là encore [1], c’est sur Muhammad Yunus lui-même que le discrédit tombe : il est démis de ses fonctions à la tête de la Grameen Bank en 2011.

Autorégulation

Avec cette succession de crises, bien des questions ont surgi : le microcrédit est-il vraiment au service des pauvres ? Sert-il le développement d’un pays ? Ne tend-il pas vers du crédit à la consommation, peu responsable pour la clientèle cible ? Le modèle économique, né d’une volonté d’autonomie financière, n’a-t-il pas mué en une recherche effrénée de profits conduisant à des situations de surendettement ? Le secteur prend alors les choses en main, à travers une autorégulation à l’échelle internationale.

Protéger la clientèle, par définition vulnérable, est en tête des priorités. Fin 2009, la Smart Campaign est lancée. Ses signataires – aujourd’hui au nombre de 4 100 dont 1 450 IMF – s’engagent à soutenir une série de principes de protection des emprunteurs : prévention du surendettement, fixation responsable du prix, traitement respectueux des clients, sans discrimination, agressivité ou corruption, mise en place d’un mécanisme de résolution des plaintes… Depuis 2013, une certification Smart Campaign a également vu le jour. Délivrée par des agences de notation spécialisées en microfinance comme l’américain MicroRate, l’indien M-Cril ou le français Planet Rating [2], cette certification a le mérite de pousser les IMF à mettre à plat leurs process. À ce jour, une vingtaine d’institutions seulement l’ont obtenue. L’accent a également été mis sur la transparence. Plusieurs bases de données répertorient les informations-clés des IMF en matière de prix (MFTransparency) et de performance sociale (Social Performance Task Force et MIX Market).

Faire évoluer sa cible et son offre

Reste la question de l’utilité sociale réelle de la microfinance. Comme il est plus facile, moins coûteux, voire moins risqué de prêter à certaines catégories de population – en particulier les petits entrepreneurs urbains ou semi-urbains n’appartenant pas à la frange la plus pauvre de la clientèle –, la microfinance s’est peu à peu détournée de son objectif premier de lutte contre la pauvreté. Aujourd’hui, certaines institutions reviennent sur les concepts de départ, faisant de la lutte contre « l’extrême pauvreté » (moins de 1,25 dollar par jour de revenu) leur mission. Un outil, le Progress out of Poverty Index (PPI), a été développé pour que ces organisations puissent mesurer la part de leur clientèle véritablement en situation de pauvreté. Développé par la Fondation Grameen [3] grâce aux financements du CGAP et de la Fondation Ford, le PPI consiste en dix questions, adaptées au cas particulier de chaque pays, que les IMF et autres acteurs du développement posent à leurs bénéficiaires. « Combien de vos enfants sont scolarisés ? », « Avez-vous un moyen de locomotion ? », « En quoi est construit le toit de votre maison ? »… Les réponses sont comparées à un tableau statistique et permettent d’obtenir la probabilité que le bénéficiaire soit sous le seuil de pauvreté.

Reste ensuite à adapter sa stratégie en adaptant ses process. L’IMF indienne Cashpor [4], par exemple, a mis en place des critères de sélection de clientèle très précis (valeur du bétail inférieure à un certain montant, biens durables possédés par les foyers…) et s’éloigne des centres-villes pour toucher les plus pauvres. D’autres adaptent aussi des services en complément du crédit, comme NCRC en Inde et SEED aux Philippines, deux ONG soutenues par Entrepreneurs du Monde et qui promeuvent un « microcrédit social » : le prêt n’y est plus que le point de départ d’une relation d’accompagnement bien plus large du client (santé, suivi psychologique, formation...). D’autres encore lancent des produits nouveaux, en lien avec le développement durable (microcrédits pour installer des panneaux solaires, des cuisinières éco-efficientes ou encore des dispositifs de récupération du biogaz).

Quand le microcrédit ne suffit plus

Ce mouvement de la microfinance vers le segment de l’extrême pauvreté a même conduit une poignée d’acteurs à une prise conscience : le microcrédit n’est pas une solution adaptée pour les plus pauvres des pauvres. Comment rembourser un prêt quand on a à peine de quoi manger ? Comment gérer une micro-entreprise quand, depuis des générations, on n’a jamais travaillé que pour les autres ? Comment s’intégrer au système groupal de la microfinance quand on est en marge de la communauté ? « Les familles en situation d’extrême pauvreté ne sont pas choisies par leurs pairs lorsqu’ils constituent un groupe d’emprunteurs pour une institution de microfinance. Les doutes concernant leur capacité à épargner et à rembourser leurs prêts sont trop grands pour que le reste de la communauté prenne le risque de les intégrer », observe Konstantin Zvereff, chez Village Entreprise. L’ONG, active au Kenya et en Ouganda, intervient auprès des familles pauvres sous forme de dons. Un microcapital de 150 dollars plus précisément, distribué à un groupe de trois personnes et couplé pendant 1 an à des actions de formation et un mentoring approfondi.

Cette méthodologie, initiée par l’ONG BRAC au Bangladesh, est connue sous le nom de « graduation program ». La plus grande IMF indienne, Bandhan, en a fait le projet phare de sa fondation : « Targeting the Hard Core Poor ». Mais ces programmes coûtent cher, contrairement au microcrédit traditionnel qui, lui, est (très) rentable. Un groupe de travail commun au CGAP et à la Fondation Ford se penche aujourd’hui sur ce sujet. Les premiers résultats sont encourageants et font dire à Dean Karlan, professeur d’économie à l’université de Yale qui a étudié une dizaine de ces projets à travers le monde, que les « graduation programs » font partie des cinq ou six projets dont on peut conseiller aux pouvoirs publics de les développer à grande échelle pour lutter contre la pauvreté. Le futur visage de la microfinance est en train de se dessiner.

[1] Un reportage norvégien à charge pour la Grameen Bank, fondée par Muhammad Yunus au Bangladesh, est repris par la première ministre du petit État asiatique pour discréditer le prix Nobel. Selon les partisans de Muhammad Yunus, cette dernière aurait pris ombrage d’une possible entrée en politique du « banquier des pauvres ». L’argument finalement retenu pour son éviction sera un dépassement de l’âge de la retraite.

[2] Créé en 1999 par PlaNet Finance, Planet Rating est sorti du giron du groupe de Jacques Attali en 2005.

[3] Organisme fondé en 1997 pour diffuser à travers le monde la méthodologie du microcrédit développée par la Grameen Bank de Muhammad Yunus au Bangladesh, la Grameen Foundation a depuis élargi son périmètre à l’ensemble des sujets liés à l’inclusion financière et à l’accès à l’information des populations pauvres.

[4] Cashpor s’est notamment vu décerner le titre de leader par Truelift, un organisme dépendant de la Microcredit Summit Campaign qui repère et valorise les IMF pour leurs pratiques en faveur des plus pauvres.

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  • Les femmes, principales bénéficiaires des microcrédits.

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