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Secteur bancaire

Laurent Mignon : « L’industrie bancaire française est un atout majeur de notre économie nationale »

Le président de la Fédération Bancaire Française (FBF) revient sur les priorités des banques françaises dans la conduite de leurs activités, ainsi que sur les principaux points d’attention pour 2019 : relance de l’Union des marchés de capitaux et la finalisation de l’Union bancaire, Brexit, transitions numérique et énergétique…

Le 08/01/2019
Laurent Mignon | Elisabeth Coulomb | Géraldine Dauvergne

Quels ont été les principaux sujets en 2018 ?

2018 a permis à l’industrie bancaire française de renforcer ses fondamentaux : financement de l’économie, proximité, innovation, engagements en faveur de l’insertion et de la transition énergétique, et enfin solidité de notre secteur. L’industrie bancaire est un atout majeur de notre économie nationale. Nous pouvons en être fiers.

Le financement de l’économie est notre première priorité stratégique. Les banques françaises le font massivement et de manière responsable : à fin octobre, ce sont 2 389 milliards d’euros d’encours de crédits pour les projets des ménages et des entreprises, soit une progression de 5,7 % sur un an.

À ceux qui penseraient qu’on ne finance pas suffisamment, il faut rappeler que la croissance des crédits aux entreprises est l’une des plus élevées de la zone euro : plus d’1,1 million de PME sont financées par le crédit en France. Du côté des ménages, 1 crédit sur 2 est destiné aux particuliers pour leur logement ou leurs projets de consommation. Une dynamique qui est là aussi la plus forte de la zone euro d’autant que les emprunteurs bénéficient de taux d’intérêt particulièrement bas.

À ceux qui nous reprocheraient au contraire de trop prêter, je répondrai simplement que ce n’est pas le cas. Nous prêtons beaucoup oui, mais de façon maîtrisée. Quant aux débats sur les alternatives au financement bancaire classique, notamment par les fonds propres, nous avons activement participé au débat public à l’occasion des travaux sur la loi PACTE.

La proximité a été notre deuxième préoccupation. Les banques françaises sont proches de leurs clients, c’est dans leur ADN. Par la capillarité de leurs réseaux – plus de 37 000 agences sur tout le territoire - elles sont au plus près des particuliers et des entreprises. Les 366 200 salariés des établissements bancaires font chaque jour un travail remarquable pour accompagner leurs clients. La digitalisation de certains services vient renforcer encore davantage cette proximité. Grâce à l’innovation, caractéristique essentielle de l’industrie bancaire, nous avons aujourd’hui notre banque dans la poche. Les applications bancaires sont en effet parmi les trois applis mobiles les plus consultées, derrière la météo et les réseaux sociaux. Dorénavant, les opérations les plus simples peuvent être effectuées directement par les clients. Les conseillers restent cependant présents pour les accompagner. Ils sont au cœur de la relation multicanale.

Les banques ont pris des engagements. Elles sont fortement mobilisées pour l’insertion des jeunes. Le 13 septembre dernier, nous avons réuni à la FBF l’ensemble des acteurs impliqués pour l’insertion des jeunes dans l’emploi ou l’entrepreneuriat. L’objectif était très clair : trouver, collectivement et rapidement, de nouvelles solutions en faveur d’une insertion professionnelle et sociale réussie en France. Les initiatives des banques sont nombreuses. Leur rôle économique et sociétal s’exprime dans les territoires et par des actions très concrètes : financement et accompagnement de centaines d’associations et organisations dédiées à l’insertion, politiques fortes en faveur de l’emploi, investissement personnel de milliers de collaborateurs… pour n’en citer que quelques-unes.

À cette occasion, un appel collectif a été lancé pour constituer une équipe de France de l’insertion professionnelle. L’idée était de faire se rencontrer et travailler ensemble tous les acteurs : établissements bancaires, entrepreneurs, associations de terrain, responsables politiques… et les principaux intéressés, les jeunes. Il en va de la réussite de notre pays.

Engagement aussi en faveur du pouvoir d’achat et des populations fragiles financièrement. Dès septembre, les banques se sont engagées notamment à favoriser la diffusion de l’Offre Spécifique Clientèles fragiles et à mettre en place un plafonnement des frais d’incidents bancaires pour ceux qui en bénéficient. Ce premier engagement a été renforcé le 11 décembre dernier. À la suite d’une réunion avec le président de la République, les banques ont annoncé une série de mesures inédites : dans le respect du droit de la concurrence, aucune hausse de tarifs ne sera appliquée en 2019 pour toute la clientèle des particuliers. Elles vont également mettre en place, pour l’ensemble de leur clientèle fragile financièrement, un plafonnement global qui permettra de réduire très significativement les frais facturés en cas d'accumulation d'incidents de paiement et d'irrégularités de fonctionnement du compte. D’autres mesures sur le financement de véhicules propres ou d’équipements pour la maison moins énergivores ont été annoncées.

Solidité enfin. Les banques françaises ont intégré des changements réglementaires importants et nécessaires. 10 ans après la crise, la situation des banques s’est considérablement renforcée et n’a plus rien à voir avec celle de l’époque. Le système financier européen est plus sûr. La mise en place de l’Union bancaire a doté la zone euro d’un système de supervision et d’un dispositif de prévention et de gestion des crises bancaires unique au monde. Les grandes banques systémiques ont largement renforcé leurs fonds propres et réduit les risques portés à leur bilan, tout en finançant l’économie de manière très dynamique. Les banques françaises ont prouvé leur résilience face à la crise, dont il faut dire et redire qu’elles n’étaient pas responsables, et ce notamment grâce à leur modèle diversifié de banque universelle. Faut-il encore le répéter ? La France est le seul pays de la zone euro où la crise financière n’a rien coûté au contribuable.

Quelles sont les priorités pour 2019 ?

Les défis restent nombreux pour notre industrie. Mise en place des nouvelles institutions européennes, contraintes réglementaires, conséquences encore incertaines du Brexit, tensions internationales, concurrence croissante de la finance américaine et d’acteurs numériques, cybersécurité, taux bas et enjeu de rentabilité de la banque de détail… Les banques françaises entendent pourtant bien poursuivre leur mission première qu’est le financement de l’économie. Il apparaît donc essentiel qu’elles ne soient pas entravées par de nouveaux alourdissements réglementaires ou économiques ou parce que certains acteurs bénéficieraient de contraintes allégées alors qu’ils ont les mêmes activités (level playing field). Bien que les défis soient nombreux, nous sommes prêts à les relever comme nous l’avons toujours fait. Il en va de la souveraineté économique de notre pays mais aussi de l’Europe.

Quels sont les dossiers qui restent en cours en termes de réglementation ?

En Europe, il reste à mettre en œuvre une véritable Union de financement. Cela passe par la relance de l’Union des marchés de capitaux (UMC)et la finalisation de l’Union bancaire.

Pour parfaire cette Europe du financement, il nous faut des institutions financières plus fortes et paneuropéennes, qui lèvent notamment les obstacles à la circulation des capitaux et la liquidité des banques transfrontières. A cet égard, tous les bénéfices de l’Union bancaire doivent être tirés : nous ne pouvons plus cumuler les contraintes et les exigences, au niveau européen et au niveau national, sans tenir compte des immenses progrès obtenus grâce à la création du superviseur unique européen, du fonds de résolution unique, etc.

Dans le contexte post-Brexit, la future Commission européenne, qui entrera en fonction en 2019, devra transformer l’actuelle UMC en une véritable union de financement et d’investissement, apte à permettre une rencontre entre les financements disponibles et les besoins d’investissement au sein de l’Union Européenne. Le bilan des banques étant de plus en plus contraint par les règles prudentielles, il sera nécessaire d’accompagner les entreprises vers un nouveau modèle de financement de l’économie, avec plus de financements de marché et moins de crédits.

Concernant le Brexit, quelle est la préparation du secteur financier ?

Les banques françaises sont prêtes, quel que soit le scénario final. Rappelons tout de même que nous n’avons jamais souhaité cette situation : le Brexit est une mauvaise nouvelle pour le Royaume-Uni mais aussi pour l’Europe. Cela risque d’être un bouleversement majeur pour l’économie européenne. Si Londres est, et restera, une place financière majeure, l’Europe ne pourra plus se reposer uniquement sur la City pour assurer ses financements de marché. L’Europe doit désormais assurer son indépendance financière, c’est un enjeu stratégique, un enjeu politique.

Paris dispose d’atouts indéniables pour devenir une Place centrale, même s’il est clair que le paysage qui se dessine est multipolaire avec des spécialisations par domaines d’expertises. Notre capitale est une des seules places financières d’Europe continentale à avoir un écosystème complet : de puissants acteurs financiers – quatre des dix plus grandes banques de la zone euro sont françaises –, de puissantes entreprises émettrices, une gamme très diversifiée d’activités et des pôles d’expertises financières reconnus, notamment dans la gestion d’actifs, la banque de financement et d’investissement, le capital investissement, la FinTech, les infrastructures de marché et le financement vert. L’installation de l’Autorité Bancaire Européenne dans la capitale française est un signal très fort.

Mais il reste encore de nombreuses questions. Celle par exemple de la localisation des BFI des pays tiers qui n’auront plus accès au marché européen depuis Londres (suppression du passeport). Celle également de la relocalisation en Europe continentale d’une partie des activités de marché (sujet crucial des chambres de compensation) faites depuis Londres et qui représentent un enjeu majeur de souveraineté et de stabilité financière. Hard ou soft Brexit, ou même volte-face du Royaume-Uni, à date, toutes les possibilités restent ouvertes.

Où en est la profession de sa transition numérique ? Joue-t-elle à conditions de concurrence égale avec les « nouveaux entrants » (FinTechs, Gafa…) dans les services bancaires ?

L’industrie bancaire a fait sa révolution digitale, même si celle-ci n’est jamais totalement terminée. L’un de nos grands défis reste la sécurité inhérente à la transformation numérique de nos activités. Si l’émergence de nouveaux acteurs dans le monde bancaire est une opportunité pour les clients et le système bancaire, nous sommes extrêmement vigilants sur l’égalité de traitement. Le principe de concurrence loyale et équitable doit s’appliquer à tous les acteurs. Ils ne doivent pas non plus être une source de vulnérabilité en termes de cybersécurité. En effet, les banques réalisent des investissements colossaux à la fois pour assurer la protection des données personnelles de leurs clients, et aussi l’intégrité du système financier. Dans un contexte de cybermenace avéré, la sécurité doit être au cœur des réflexions.

L’Europe est aujourd'hui face à des choix politiques, économiques et de société. Il faudra en effet qu’elle tranche sur le modèle économique qu’elle souhaite. Deux visions s’opposent : d’un côté, la facturation claire et transparente du prix des services au client ; de l’autre, la gratuité des services en contrepartie de la commercialisation des données des clients. Notre conviction est faite, nous devons défendre une vision du numérique fidèle à nos valeurs : les banques françaises ne transigeront jamais sur la sécurité des fonds et des données personnelles des clients.

Quels sont les engagements de la profession bancaire en matière de transition énergétique ? Où en est-elle de leur réalisation ?

Depuis la CoP21, les banques françaises ont pris des engagements ; engagements qu’elles tiennent et continuent de poursuivre. Elles peuvent en être fières. Elles sont des acteurs majeurs de la transition énergétique et proposent des solutions innovantes pour tous les projets environnementaux ainsi que des produits d’épargne ciblés.

Pour permettre à leurs clients de financer plus facilement, et à des conditions plus avantageuses, un véhicule propre neuf ou d’occasion ou des équipements de la maison moins énergivores, les banques vont proposer une offre de financement à des conditions préférentielles. Ces conditions pourraient porter par exemple sur les taux, les frais de dossier ou les conditions d’assurance pour les véhicules. Pour l’acquisition d’un véhicule, elles proposeront le financement global de l’opération pour les clients qui le demandent, y compris le préfinancement du montant de la prime de conversion dans l’attente de son versement par l’État au client, lorsque les projets y sont éligibles.

En matière de transition énergétique, les banques françaises agissent, elles sont même leaders en matière de « green bonds » : 25 % des émissions mondiales sont mises en place par les groupes hexagonaux, soit une part bien supérieure à leur part de marché mondiale. Mais transition énergétique et lutte contre le réchauffement climatique se pensent aussi à une échelle plus individuelle. Toutes les banques ont ainsi développé des offres pour accompagner les Français vers une société sobre en carbone.

Il me paraît enfin indispensable de rappeler que depuis plusieurs années, la profession propose la mise en place d’un bonus prudentiel, le Green Supporting Factor. Ce mécanisme incitatif permettrait d’aller plus vite et plus loin dans le financement de la transition écologique et les investissements en faveur du climat, en allégeant la charge en capital et en réduisant le risque climatique dans les bilans des banques. Il s’appliquerait aux financements bancaires de tous les acteurs économiques : les particuliers achetant à crédit un véhicule à faibles émissions, les PME intervenant dans la construction d’un bâtiment vert, les entreprises travaillant dans la construction d’infrastructure de production solaire ou éolienne et même les États au travers des Green bonds souverains. Nous avons sur ce sujet un devoir de pédagogie pour faire comprendre aux acteurs impliqués les enjeux de cette proposition permettant la transition vers l’économie de demain.

Propos recueillis par Élisabeth Coulomb et Géraldine Dauvergne

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