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L’écosystème FinTech en France : quels modes de financement ?

L’année 2018 est déjà une année record par les montants investis dans la FinTech. La France n’échappe pas à ce phénomène, mais les jeunes pousses françaises restent sous-capitalisées par rapport à leurs homologues européennes et notamment anglo-saxonnes. Un fait qui s’explique par les particularités du système français d'accompagnement et de financement des start-up.

Le 12/10/2018
Sophie Zellmeyer | Edouard Bouvet

La FinTech n’en finit pas d’attirer les investisseurs et les start-up françaises bénéficient de cet engouement sans précédent.

L’année 2018 marque déjà une année record en termes de montants investis dans la FinTech : au niveau mondial, les investissements du premier semestre s’élèvent à 31 milliards de dollars, soit déjà autant que l’ensemble des investissements captés par la filière sur l’intégralité de l’année 2017 [1].

La France n’échappe pas à ce phénomène : plus de 200 millions d'euros ont été captés par les jeunes pousses de la finance au cours du premier semestre 2018 [2], au travers d'une trentaine d'opérations identifiées : une performance sur un semestre nettement supérieure à l'année 2016 dans son ensemble. Plus de la moitié des montants ont bénéficié aux FinTechs s’appuyant sur la technologie de la blockchain, un segment moins mature mais en forte accélération, ou aux start-up promettant de révolutionner l’acte de paiement [3]. Si la tendance se confirme ce second semestre, le record de 300 millions d’euros [4] levés par la filière en 2017 devrait être battu.

Signe de cet engouement, aux côtés de fonds de capital-risque généralistes français déjà très impliqués dans le secteur financier (Kima Ventures, Partech ventures, etc.), des fonds exclusivement dédiés aux FinTechs / Assurtechs se sont lancés en France tels New Alpha AM fin 2015, et plus récemment Blackfin qui s’est spécialisé auprès d'entrepreneurs développant des solutions B2B pour accompagner les acteurs historiques du secteur dans leur digitalisation. Banquiers et assureurs se sont eux également dotés de structures dites de Corporate Venture Capital (CVC) visant à investir et capitaliser sur les atouts technologiques de ces start-up qui entendent moderniser la finance [5].

Pour autant, les FinTechs françaises restent sous-capitalisées par rapport à leurs homologues européennes et notamment anglo-saxonnes. Londres a drainé 45 % des montants investis dans les FinTechs européennes, pour des tickets moyens en constante augmentation et jusqu’à 3 fois supérieurs à la France [6].

Le montant moyen des opérations est également en forte progression en France (passant de 3 millions en 2016 à 5 millions d'euros l'an dernier et à plus de 7 millions en 2018 [7]) mais pas suffisamment pour que les FinTechs tricolores figurent au palmarès des licornes européennes.

Cette moindre capitalisation ne semble pas liée à un problème de positionnement : les solutions FinTech françaises couvrent en effet tout le spectre de l’offre financière [8]. Par ailleurs la FinTech est également l’un des segments les plus dynamiques de la Tech entrepreneuriale française avec plus de 30 % des créations d’entreprises de ces deux dernières années [9]. Elle capte déjà 13 % des investissements (derrière la MedTech et la Biotech mais devant La FoodTech, La Mobilité et Le Retail). [10]

Cette sous-capitalisation s’explique par les particularités du système français d'accompagnement et de financement des start-up en France.

Une myriade d'aides publiques à l'amorçage

Dans leur cycle de vie, les start-up ont recours tardivement aux fonds de capital-risque. Au stade de R&D, elles se financent en grande partie grâce à la love money [11], voire aux Business Angels. Mais surtout, contrairement aux systèmes anglo-saxons, où les investissements en capital-risque surviennent généralement très tôt après la phase de R&D, nos start-up bénéficient de nombreux dispositifs étatiques visant à soutenir le démarrage de leur activité : 86 % des FinTechs bénéficient ainsi de prêts de la Banque Publique d’Investissement (BPI France), de subventions régionales ou liées à l’appartenance à un programme R&D, de crédits d'impôt type CIR (crédit impôt recherche) ou Jeunes Entreprises Innovantes [12].

Pour autant, près de 60 % des fondateurs de FinTechs ont du mal à se repérer parmi la myriade d’aides publiques à l’amorçage [13]. C’est d’ailleurs précisément à cette difficulté que tente de répondre une FinTech, Finamatic, en aidant les start-up à identifier les dispositifs publics auxquels elles peuvent prétendre et en leur simplifiant les tâches administratives pour se porter candidates aux aides identifiées [14].

Beaucoup d’entrepreneurs déplorent en effet la lourdeur liée au temps de constitution du dossier, la complexité des démarches et le temps d’obtention des subventions [15]. Le principal enjeu des start-up « early stage » étant la course contre la montre pour reculer le stade critique du manque de trésorerie (susceptible de mettre à mal des projets pourtant pleins de promesses), la lourdeur administrative pour obtenir des financements publics transforme cette force et cette opportunité française en un risque de perte de temps contre-productif et dangereux.

Il serait ainsi opportun de « FinTechiser » le processus d’octroi des aides, en mettant en place une infrastructure mutualisée en architecture ouverte afin de faciliter la transmission d’informations financières entre les différents organismes d’aides publiques.

La volonté de la BPI de muer vers l’open banking semble aller dans ce sens : la banque des start-up de la French Tech a pour ambition de devenir une « FinTech de Place » et proposer tous ses services directement en ligne en capitalisant sur les plates-formes de crowdfunding telles Younited Credit, et d’agrégation, avec Bankin, pour récupérer les données de ses clients entrepreneurs [16].

Ce système de financement français peut paraître à bien des égards plus « sain » que le modèle anglo-saxon où les fonds de capital-risque abondent trop précocement au capital des FinTechs éventuellement prometteuses, de peur de rater la pépite, mais contribuant bien souvent à leur surcapitalisation (et à leur survalorisation) par rapport à la maturité et au potentiel business réel des solutions développées, conférant à ce modèle d'investissement un caractère fortement spéculatif.

Un « trou de financement » avant l'accélération

Aussi propice soit-il à la création d’entreprises, le système de financement n’est cependant pas encore suffisamment robuste pour accompagner le développement en phase d’amorçage et surtout pour l’accélération des jeunes pousses, notamment pour les propulser au-delà des frontières hexagonales.

Passé la phase de création et de R&D, les FinTechs manquent souvent de liquidités pour se développer et se rapprocher du « break-even ». Or ce premier niveau de développement est la condition quasi sine qua non pour intéresser la plupart des acteurs du private equity, qui sont peu nombreux à se positionner sur des investissements inférieurs à un million d’euros, jugés trop peu rentables à l'aune du temps passé, des frais d’opération et du risque d'échec.

Ce phénomène d’equity gap, auquel est confrontée toute start-up, est particulièrement marqué dans le secteur de la FinTech où les valorisations sont très élevées au regard de la faible monétisation et de la quasi-absence de rentabilité en phase early stage.

Ce « trou de financement » tend heureusement à se combler en partie, grâce notamment au rôle de la BPI. Mais son action seule ne suffit pas. Le recours aux plateformes participatives de crowdfunding ou crowdequity peut permettre aux entrepreneurs de financer de manière rapide et souple une partie de leurs besoins en fonds propres, mais paradoxalement assez peu de FinTechs y ont recours (voir Graphiques) et par ailleurs, le volume de financement possible n’y est pas forcément très important.

Les FinTechs early stage peuvent également compter sur un tissu d’accélérateurs de plus en plus étoffé qui peuvent parfois investir jusqu’à quelques centaines de milliers d’euros en phase de seed. Mais la densité de ces acteurs est encore en cours de développement.

Aujourd’hui, ce sont finalement en majorité les banquiers et les assureurs qui permettent de combler ce gap : sans réelles contraintes de rendement pour leurs structures de Corporate venture Capital (CVC), ils multiplient ces dernières années les prises de participations dans les FinTechs pour mieux appréhender ces nouveaux modèles et se constituer un vivier de partenaires stratégiques potentiels. Mais cela se fait parfois au risque de pénaliser leur participation par une dilution précoce des fondateurs et une perte de liberté stratégique.

Postamorçage et après des premières levées de fonds (série A, voire B), dans la période charnière des 3 à 5 ans d’existence, les FinTechs rencontrent des difficultés significatives à trouver des sources de financement. Elles sont dans une phase de leur cycle de vie où les aides publiques ne suffisent plus à assurer leur croissance mais où leur volume d'activité ne leur permet pas toujours de refaire un tour de table suffisant auprès d’investisseurs français.

Ainsi, seules 15 % des FinTechs parviennent à réaliser plus de deux levées de fonds [17]. 18 % seulement cumulent plus de 10 millions de montants levés, la médiane se situant autour des 2 millions d’euros [18], ce qui est insuffisant pour durablement accompagner la croissance et changer d’échelle. Dès lors beaucoup végètent et peinent à croître [19].

Paris, terre d'accueil des ICO ?

Certes, les tickets moyens ont considérablement progressé, gonflés par des levées particulièrement significatives de certaines FinTechs qui souhaitent changer d’échelle et accélérer leur internationalisation en allant chercher des financements étrangers (par exemple, le coffre-fort de cryptomonnaie Ledger avec 61 millions d’euros levés en janvier 2018 ou encore l’Insurtech de lutte contre la fraude Shift Technology qui a réuni 28 millions d’euros fin 2017 auprès d’investisseurs américains [20]). Mais ces levées, aussi importantes soient-elles, font encore pâles figures par rapport aux méga tours de table de leurs voisines allemandes, néerlandaises, suédoises et britanniques. La néobanque allemande N26 a ainsi levé en début d’année 160 millions de dollars et la britannique Revolut 250 millions de dollars [21].

Que penser dans ce contexte des « Initial Coin Offering » (ICO), nouvelle forme de levée de fonds permettant aux jeunes entreprises d’obtenir un financement en cryptomonnaie contre l’émission de jetons, aussi bien auprès de particuliers que d’institutionnels ? Cette méthode, sur laquelle mise Paris pour attirer les jeunes pousses technologiques [22], a connu une croissance fulgurante depuis 2017, mais peut-elle être une alternative crédible au chemin traditionnel des Venture Capital ?

À date, seule une poignée de FinTechs françaises ont réellement eu recours à ce mode de financement qui reste complexe à mettre en place. De plus, en comptant uniquement sur cette méthode, les start-up se privent dès lors des conseils et du réseau précieux apportés par les Venture Capital ou les business angels. Par ailleurs, les banques françaises, en l’absence de règles concernant les crypto-actifs (notamment en matière de lutte anti-blanchiment), sont encore rétives à ouvrir un compte dès lors que le mot « blockchain » apparaît dans un projet ! Par conséquent, ce modèle, qui connaît un départ fulgurant, nécessite sans doute de mûrir pour assurer la protection des investisseurs et devenir un réel levier de financement de la Tech française.

 

 

[1] Le financement des FinTech dans le monde – S1 2018, KPMG, septembre 2018.

[2] Analyse France FinTech de juillet 2018.

[3] Analyse Exton Consulting d’après les données Maddyness.

[4] Etude Exton Consulting, l’attractivité de la France pour le développement du secteur FinTech, à paraître en octobre 2018.

[5] Maif avenir est par exemple très actif dans les phases de early stage.

[6] Etude Exton Consulting, op. cit.

[7]   Ibid.

[8] Cartographie des FinTech Française, réalisée par Exton Consulting, New Alpha AM et Invyo en avril 2018.

[9] Ibid.

[10] « Les FinTech françaises ont levé un record de 200 millions d'euros depuis janvier », La Tribune, juillet 2018. A noter que La France est à cet égard dans la moyenne du poids de la FinTech au niveau mondial (12%).

[11] Terme employé pour définir une levée de fonds auprès de ses proches. La love money est donc utilisée généralement au stade d’amorçage des start-up et réunit amis, famille et réseau proche des porteurs de projet.

[12] Etude Exton Consulting, op. cit.

[13] Ibid.

[14] https://finamatic.fr/.

[15] Ibid.

[16] « Quand Bpifrance se met à l'Open Banking », La Tribune, septembre 2018.

[17] Etude Exton Consulting, op. cit.

[18] Sachant que les trois quarts des FinTech lèvent généralement des tickets à moins d’1 million d’euros  : Etude Exton Consulting, op. cit.

[19] Près de 70% des FinTechs créées il y a plus de 5 ans n’atteignent pas encore le million d’euros de revenus : Etude Exton Consulting, op. cit.

[20] Analyse Exton d’après les données Maddyness. Les tours de tables significatifs d’Alan (23 millions d’euros en avril 2018), Lendix (32 millions d’euros en juin 2018) et Qonto (nouvelle levée de 10 millions en septembre 2018) méritent également d’être mentionnés.

[21] Relativiser tour de table – cf article la Tribune.

[22] Paris entend devenir la terre d’accueil des ICO. Via la Loi PACTE, la France est le premier pays du G7 à se doter d’un régime fiscal et d’un cadre juridique spécifique, en conférant à l’AMF la responsabilité de délivrer des visas aux sociétés respectant les règles de protection des épargnants investisseurs.

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  • 2. Nombre de levées de fonds

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