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Rétrospective 2018

Des risques de crise persistent dix ans après Lehman

Le 26/12/2018

L’année 2018 qui s'achève marque les dix ans de la crise financière de 2008, l’« anniversaire » de la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008. Une décennie de réponses, réglementaires et politiques notamment, mais aussi d’interrogations persistantes. Comment va la finance aujourd’hui ? Où en sont les banques et la finance en termes de résilience ? Une nouvelle crise est-elle possible ? D’où pourrait-elle provenir ?

Les banques françaises ont bien traversé la crise et ont vu conforté leur modèle de banque universelle. Elles ont toutefois changé (voir graphiques) et ont connu une baisse importante de leur rentabilité. Elles ont doublé leurs fonds propres en dix ans, et en France comme ailleurs, elles sont désormais davantage régulées et supervisées. Trop selon certains, pas encore assez pour d’autres.

Il faut distinguer les banques des autres acteurs de la finance pour analyser les évolutions depuis dix ans. Les réformes réglementaires post-crise, désormais globalement en cours d’achèvement, ont essentiellement concerné le secteur bancaire. Des pans entiers de la finance demeurent peu ou pas régulés. Or les différents types d’acteurs financiers sont interconnectés. La crise de 2007-2008 est née aux États-Unis et pas directement dans les banques mais elle s’est propagée à tous et a fragilisé l’ensemble de la planète (finance). L’interdépendance reste donc un sujet.

Le shadow banking, cette finance non régulée, cité comme source de risque aujourd’hui, est en expansion. « Le financement non bancaire est en plein développement au niveau mondial. Le Conseil de stabilité financière (CSF) estime qu’il représente 160 000 milliards de dollars fin 2016, soit 48 % de l’ensemble des actifs financiers détenus par les institutions financières à l’échelle mondiale », estimait François Villeroy de Galhau en avril 2018. Le shadow banking représenterait 99 000 milliards de dollars sur ce total. « L’intermédiation non bancaire peut être source de risque systémique, qu’il s’agit de prévenir », ajoutait le gouverneur de la Banque de France.

Dans le paysage post-crise, il reste des risques anciens et il existe des risques nouveaux qui pèsent négativement sur le système financier, des excès, des déséquilibres, des instabilités et des fragilités qui sont sources de risque (voir ci-dessous). Certains remèdes à la crise pourraient se transformer en maux. Beaucoup considèrent que les politiques monétaires non conventionnelles qui ont sauvé le système ont participé à accroître l’endettement et l’excès de liquidité et sont aujourd’hui sources de danger potentiel, en cas de retour trop rapide à une politique plus conventionnelle en particulier.

Pour l’heure, les taux directeurs de la BCE vont rester inchangés « au moins jusqu’à l’été 2019 ». Et Mario Draghi, qui doit céder sa place de président de la BCE fin octobre 2019, a confirmé le 13 décembre mettre fin fin 2018 à la politique de rachats massifs de dette (QE) entamée en 2015 dans le cadre des mesures exceptionnelles prises après la crise.

Laure Bergala

 

 

 

Ils ont dit

Le modèle français de banque universelle conforté

« Au cours de la décennie qui a suivi la crise financière, les banques françaises ont vu leur rentabilité financière diminuer de moitié mais n’ont pas essuyé de perte annuelle globale, ce qui les distingue de la plupart des principaux systèmes bancaires. La combinaison d’un portefeuille d’activités diversifié et une gestion efficace des risques y ont largement contribué. Elles ont utilisé leur capacité de mise en réserve résiduelle pour consolider leurs capitaux propres dans le contexte du renforcement drastique des exigences en capital consécutif à l’introduction de Bâle III. Ces évolutions leur ont permis de préserver, dans une assez large mesure, la croissance de leurs bilans et le financement de l’économie. »

Laurent Quignon, responsable économie bancaire, BNP Paribas, Revue Banque n°822, juillet-août 2018, pp. 18-20.

 

Interrogations sur la rentabilité des banques

« La réglementation a eu un impact très lourd sur la rentabilité : avant la crise, le return on equity (RoE) se situait entre 10 et 15 % selon les banques et il est aujourd’hui à inférieur à 7 %, avec les banques françaises qui ambitionnent de revenir à 10 %. Donc, la rentabilité a beaucoup baissé. Est-ce préoccupant ? Oui et non, parce que la rentabilité est nécessaire pour accumuler des fonds propres notamment, mais reste correcte dans les banques françaises. Les banques commencent à regagner en rentabilité, mais sans augmentation du coût du risque, qui n’arrête pas de baisser. Les inquiétudes viennent plutôt de la rentabilité comparée des banques françaises et de leurs concurrentes, notamment les grandes banques internationales comme les américaines. Mais la compétition peut aussi venir d’acteurs du numérique. Or les niveaux de rentabilité des grandes plates-formes Internet sont très supérieurs : on évoque 20 à 25 %. Mais ont-ils envie de se développer dans un univers beaucoup moins rentable que le leur ? »

Marie-Anne Barbat-Layani, directrice générale, FBF, Revue Banque n° 822, juillet-août 2018, pp. 27-30.

 

Des politiques monétaires périlleuses

« Il s’agit aujourd’hui d’un ensemble d’instabilités financières, provoquées par les politiques monétaires très expansionnistes : taux d’endettement très élevés dans les pays émergents, taux d’endettement public très élevés, risque de liquidité dans les bilans de fonds d’investissement, écrasement des primes de risque. Tant que la politique monétaire reste très expansionniste, ces instabilités financières ne sont pas dangereuses, elles le deviendraient si la politique monétaire était normalisée : les taux d’endettement élevés seraient alors insupportables, les investisseurs sortiraient des placements illiquides si les rendements des autres actifs financiers redevenaient attrayants, et les primes de risque se rouvriraient. On peut donc conclure que le risque majeur aujourd’hui est un risque de retour à des politiques monétaires restrictives. »

Patrick Artus, chef économiste, Natixis, Revue Banque n° 822, juillet-août 2018, pp. 32-33.

 

Des dettes et des liquidités excessives

« Le niveau d’endettement reste un point majeur de vigilance et le premier potentiel facteur de perturbation. Au quatrième trimestre 2017, l’endettement mondial total (États, entreprises, ménages) atteignait 318 % du PIB, alertait l'Institute of International Finance (278 % en 2007). Les banques centrales se sont piégées elles-mêmes en inondant les marchés de liquidités pour faire revenir la confiance à tout prix. »

Olivier Dupin, Partner, Xavier Lasserre, Senior Consultant, Mehdi Messaoudi, Chief Operating Officer, Ares & Co Strategy Consulting, Revue Banque n° 818, mars 2018, pp. 46-49.

 

L’éternel retour de la crise ?

« Lorsque les crises éclatent, les gouvernements creusent les déficits pour relancer l’activité et les banques centrales maintiennent des taux d’intérêt très bas pour redonner confiance aux investisseurs. Mais lorsque l’argent est gratuit trop longtemps, les ménages et les entreprises s’endettent à nouveau fortement… jusqu’au moment où une nouvelle crise finit par éclater car c’est généralement par la dette privée que viennent les crises. Et les déficits budgétaires se creusent à nouveau… »

Jean-Michel Naulot, ancien banquier, ancien membre du collège de l'AMF, Revue Banque n° 822, juillet-août 2018, pp. 34-37.

 

Un besoin de résilience et d’éthique

« La crise financière de 2008 et ses effets induits ont montré les excès de la finance. Dix ans après la chute de Lehman Brothers, le système financier est-il réparé ? Rien n’est moins sûr. Des risques importants pèsent encore sur les marchés, les indices battent des records, les banques sont toujours plus grosses, suite à l’augmentation de la taille de leurs bilans . Et les comportements sont encore parfois loin de l’exigence éthique pourtant si nécessaire dans les métiers de l’argent et du crédit. […] Aussi convient-il, compte tenu de son importance économique et sociétale, de rendre le système financier encore plus résilient. Cela passe par une réglementation plus forte, mais aussi par un changement de comportement de la part des acteurs ».

Catherine Karyotis, professeur de finance, et Gaëlle Le Guirriec-Milner, professeur d'économie, Neoma Business School, Revue Banque n° 822, juillet-août 2018, pp. 27-30.

 

 

 

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  • Trois graphiques

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