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Prospective

Des conditions de marché en faveur de fusions bancaires en Europe

Si des fusions transfrontalières seraient souhaitables en Europe, des obstacles, essentiellement liés à l’inachèvement de l’Union bancaire, rendent ces opérations peu probables. En revanche, des fusions nationales sont à prévoir dans les pays dont le secteur bancaire est encore peu consolidé, comme c’est le cas en Allemagne.

Le 28/05/2019
Eric Dor

Plusieurs particularités du marché bancaire européen plaident en faveur de nouvelles fusions.

La plupart des banques européennes se sont remises des dégâts de la crise financière et ont assaini leurs bilans. Cette situation améliorée permet de se centrer sur les stratégies de long terme et facilite les négociations de fusions bancaires.

La dépendance excessive du financement des entreprises européennes aux banques se réduit progressivement [1]. Les banques perdent donc des parts de marchés aux profits d’autres types d’investisseurs prêteurs (par exemple, les fonds de dette sur lesquels les assureurs investissent beaucoup). Cela induit une surcapacité bancaire en Europe, qui incite à la consolidation. Les banques européennes sont menacées de perdre des parts de marché sur leurs activités traditionnelles comme la gestion des paiements, au profit des FinTechs et des grandes entreprises américaines de l’internet. Elles en ont déjà beaucoup perdu également en banque d’investissement et de financement au profit de leurs concurrentes américaines.

Les fusions entre banques permettent également d’exploiter des synergies et de se partager le coût des investissements informatiques pour se digitaliser.

En moyenne les grandes banques européennes ont encore des coûts supérieurs à ceux de leurs concurrentes américaines, et un taux de rentabilité inférieur. La réduction des coûts reste donc une priorité pour les banques européennes. Les fusions bancaires, avec la mise en commun des infrastructures qu’elles impliquent, sont une manière de réaliser cette diminution des coûts. Trop de banques européennes ont un rendement sur fonds propres inférieur à leur coût du capital.

Évidemment, une fusion peut concerner des acteurs d’un même pays et être ainsi purement nationale, ou bien impliquer des banques de pays européens différents. La question qui se pose est alors d’identifier ce qui peut conduire à préférer des fusions internationales plutôt que nationales.

Les argumentations en faveur de fusions bancaires européennes internationales

Les grandes entreprises clientes des banques ont des activités dans plusieurs pays. Plutôt que de multiplier les relations bancaires en ayant une banque dans chacun de ces pays, elles demandent à leurs banques principales d’avoir des activités partout où elles ont des activités. Cela leur permet par exemple de réaliser du "cash pooling" pour optimiser leur gestion.

Des fusions bancaires transfrontalières permettent également de diversifier le risque crédit, dans la mesure où la corrélation entre les cycles nationaux est imparfaite. Le taux de défaut moyen sur les prêts est ainsi réduit par une diversification internationale.

Le marché bancaire est déjà très concentré dans quelques petits pays européens, comme les Pays-Bas par exemple. Les autorités de concurrence sont peu susceptibles d’autoriser de nouvelles fusions bancaires purement nationales pour ces pays. Leurs banques doivent donc se tourner vers des concurrentes étrangères avec lesquelles fusionner. ING par exemple, doit privilégier une fusion avec une banque étrangère plutôt qu’avec une concurrente nationale.

Les régulateurs, et en particulier la BCE, ont leurs propres raisons pour en appeler à des fusions bancaires internationales en Europe. D’abord, une banque multinationale détient des obligations publiques des différents pays où elle a des entités. Cela diversifie le risque lié à l’exposition aux dettes souveraines, et réduit ainsi le problème de la boucle pernicieuse par laquelle une banque et le gouvernement de son pays renforcent réciproquement leur risque d’insolvabilité. Une crise de dette souveraine comporte moins de risque de déstabiliser les banques du pays concerné si celles-ci sont multinationales et ont donc diversifié leur détention d’obligations publiques. Ensuite, les fusions entre banques de différents pays permettraient de contribuer au projet de marché financier européen intégré par lequel l’épargne collectée dans n’importe quel endroit pourrait irriguer l’investissement dans toute autre région de l’union monétaire.

Les obstacles aux fusions bancaires internationales en Europe

Les obstacles à des fusions bancaires transfrontalières sont de natures diverses, et liées à la régulation, à l’hétérogénéité de la législation, ainsi qu’aux risques macroéconomiques.

Le principal obstacle aux fusions bancaires transfrontalières en zone euro est lié à l’inachèvement de l’union bancaire. Lorsqu’un groupe bancaire a des filiales dans plusieurs pays européens, chacune d’elles est soumise séparément aux exigences de fonds propres et de liquidité. Chaque régulateur national contrôle bien que les actifs pondérés par les risques de la filiale localisée sur son territoire sont couverts par assez de fonds propres, et les normes de liquidité sont appliquées localement. Cela réduit fortement l’attrait des fusions bancaires transnationales. Celles-ci seraient attractives si des manques de fonds propres dans certaines entités nationales du groupe pouvaient être compensés par un excès de fonds propres dans les filiales d’autres pays. De même les banques multinationales souhaiteraient pouvoir allouer librement leur liquidité totale entre leurs filiales localisées dans les différents pays, avec des normes pour l’ensemble mais sans qu’il y ait des exigences locales. Les régulateurs nationaux justifient le maintien des exigences locales de fonds propres et de liquidités par l’absence de mise en commun de l’assurance des dépôts et d’un filet de sécurité financé conjointement assez grand pour le fonds résolution. Il en résulte en effet qu’en cas de crise bancaire, le poids du sauvetage de la filiale de chaque pays resterait essentiellement à charge du gouvernement national. Il est donc logique que les régulateurs nationaux veuillent que les normes de fonds propres et de liquidité soient appliquées localement, pour limiter les coûts potentiels en cas de crise bancaire.

Les fusions bancaires internationales européennes sont compliquées par les différences de législations nationales, par exemple sur le recouvrement de crédit. Même la régulation bancaire reste encore hétérogène, avec plusieurs pays de la zone euro qui appliquent des restrictions différentes sur l’ampleur de l’exposition que peut avoir une banque sur une même entreprise emprunteuse.

Les banques du centre de la zone euro peuvent être réticentes à fusionner avec des banques de la périphérie, qui sont fort exposées à des dettes publiques nationales qui sont encore sujettes à des crises potentielles, surtout lorsque les gouvernements des pays concernés remettent en cause leur alignement sur les contraintes budgétaires européennes. Les autorités allemandes sont par exemple notoirement opposées à ce que le système bancaire allemand, et ainsi le financement des entreprises nationales, soit potentiellement déstabilisé par une crise de la dette publique d’un pays de la périphérie de la zone euro.

Les grandes banques européennes peuvent être également réticentes à fusionner par crainte que la nouvelle entité soit considérée comme systémique globale et soit ainsi sujette à un surcroît d’exigence de fonds propres. Cet inconvénient peut toutefois être compensé par les perspectives de rentabilité améliorée. De manière générale, les régulateurs sont susceptibles d’exiger davantage de fonds propres lors d’une fusion bancaire, à cause de l’accroissement de complexité de la structure et des risques liés à la réussite de l’intégration des entités concernées.

À court terme les conditions sont donc en faveur de fusions nationales plutôt qu’internationales. Le marché bancaire des grands pays européens est encore peu concentré, avec beaucoup de banques qui se concurrencent. C’est particulièrement le cas en Allemagne. Dans ce type de pays, des fusions purement nationales sont encore très plausibles.

 

 

[1] D'après la Commission européenne, la part du financement de marché dans le financement total des entreprises, hors secteur financier, est passée de 11% en 2007 à 19% en 2017, pour l'Union Européenne. Voir European Commission, European Financial Stability and Integration Review 2018.

L'auteur

  • Dor
    • Directeur des études économiques
      IÉSEG School of Management

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