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Point de vue

Transhumanisme, Banque et Finance : quand l’homme disparait face à la machine

Les décisions d'investissement sont de plus en plus souvent le fait d'outils informatiques. Toutefois, l'homme paramètre encore la machine. Mais pour combien de temps encore ?

Le 27/03/2015
Hubert de Vauplane

La Bourse traditionnelle, avec sa corbeille et ses agents de change, a disparu depuis le milieu des années 1990 avec l'apparition des premiers ordinateurs. Les marchés financiers se sont depuis électronisés, la machine remplaçant l'homme dans le transfert des ordres de Bourse, le matching des ordres, puis le règlement et la livraison des transactions. Ce qui est vrai sur le marché des actions l'est sur les autres marchés (obligataires, dérivés, marchandises...). Dans cette organisation, l'homme garde un rôle essentiel : celui de la prise de décision d'investissement. Acheter ou vendre un actif constitue le fruit d'une réflexion, d'une analyse de risques, d'une anticipation rationnelle de la valeur de cet actif. Autrement dit, investir, c'est d'abord décider. Et décider (c'est-à-dire, faire des choix) est le propre de l'homme. Or, avec le développement technologique, l'investissement sur les marchés financiers est de plus en plus fondé, non plus sur un sentiment ou une analyse (plus ou moins raisonnée), mais sur des paramètres mathématiques. Dans ce que l'on appelle le trading haute fréquence (ou HFT – High Frequency Trading), l'homme ne décide plus d'acheter ou vendre tel ou tel actif financier, mais il laisse la place à la machine pour le faire à sa place. L'investisseur raisonnable laisse la place à l'ordinateur rationnel. Si la présence de l'homme dans le processus transactionnel est de moins en moins utile, il demeure encore essentiel : ultimement, c'est l'homme qui paramètre la machine qui va ensuite procéder aux transactions en Bourse. Il n'est cependant pas loin le moment où la décision d'investissement (y compris dans le paramétrage de l'algorithme) ne sera plus prise par l'homme, mais par une machine « intelligente » et dotée d'un processus cognitif et décisionnel.

La question ne touche pas que la finance mais l'économie dans sa globalité. Certains métiers « intelligents » sont-ils voués à disparaître ? Tel semble être le cas pour Andrew MacAfee [1] selon qui « les technologies capables de remplacer demain les médecins, les avocats, les pharmaciens ou les conseillers fiscaux existent déjà, alors même que ces métiers demandent beaucoup de compétences et une longue formation. Et, le plus souvent, les machines seront meilleures que les humains [2]. » Comment cette évolution est-elle possible ? Par la combinaison de l'augmentation de la puissance des ordinateurs, de la baisse du coût du stockage des données et des progrès de l'intelligence artificielle, qui nous font basculer dans l'ère du Big Data.
Les premières victimes de cette révolution dans le monde de la finance ont été… les traders ! Mais d'autres activités, au sein de la finance, sont menacées. C'est le cas de celles qui peuvent recourir au Big Data comme source d'application des décisions ; ainsi, le métier d'analyste financier a-t-il reçu un violent coup lorsqu'un chercheur allemand, Tobias Preis, a montré comment les statistiques des mots-clés recherchés sur Google « prédisaient » l'évolution du cours de telle ou telle action [3]. Mais on peut aussi penser au métier de gérant d'actifs, dont le rôle se limite de plus en plus à procéder à des « allocations d'actifs », ou à celui d'actuaire dans les sociétés d'assurance. Le paradoxe, ici, c'est ce que les métiers dits « à (forte) valeur ajoutée » sont tout autant menacés que les métiers de simple exécution, sur une chaîne de montage ou autres. Que ce soit dans le processus d'analyse ou celui de fabrication, c'est bien le travail humain (manuel, mais aussi intellectuel) dans sa globalité qui se trouve être menacé [4].
Si cette multiplication des applications robotiques en lieu et place de l'homme n'est pas nouvelle, elle a pris une importance particulière ces dernières années, avec le développement des technologies. Elle constitue la pointe de l'iceberg d'une idéologie proprement révolutionnaire : le transhumanisme (ou H+). Celui-ci peut se définir comme une façon de penser préconisant l'utilisation des sciences et de la technologie afin d'améliorer les caractéristiques physiques et mentales des humains. Cette façon de penser est basée sur la conviction que les humains sont actuellement dans leur phase intermédiaire de développement. Le transhumanisme croit possible la réalisation de quatre promesses : « contrôler le corps », « vivre plus vieux », « être plus intelligent » et enfin « être plus heureux ». Les ambitions du transhumanisme reposent sur les progrès des NBIC : Nanotechnologies, Biologie, Informatique et Sciences cognitives. Le transhumanisme promet ainsi un monde meilleur pour demain, un monde où l'homme serait débarrassé des contraintes qui l'asservissent. Cette promesse d'un progrès heureux n'est pas sans rappeler d'autres courants de pensée, comme l'économie collaborative.
Qu'y a-t-il de commun entre transhumanisme et économie collaborative ? La fin du travail pour l'homme et la croyance en un monde meilleur demain au nom du progrès technique et scientifique. On se souvient du livre écrit par J. Rifkin il y a une vingtaine d'années, La Fin du travail : le prospectiviste y annonçait la naissance d'un monde où les travailleurs seraient remplacés par des robots. Mais l'analogie entre ces deux mouvements de pensée s'arrête là. Alors que les tenants de l'économie collaborative s'inscrivent dans une vision où l'usage remplacera la propriété, le transhumanisme fonde une large part de ses espoirs dans le développement de brevets et le respect de la propriété, y compris sur le génome et d'une manière générale le vivant, mais aussi sur la simple idée ou pensée. Là où l'économie collaborative s'inspire de la théorie des commons (au sens de « biens communs »), le transhumanisme s'inscrit clairement dans une vision libertarienne de la société : il ne fait confiance qu'à la seule loi du marché. Le transhumanisme est plus qu'une simple école économique, il propose une véritable vision de la société.
La finance, plus que toute autre activité, est directement touchée et concernée par le transhumanisme. Elle s'y intéresse à un double titre :

  • en investissant massivement dans les laboratoires de recherches sur la biotechnologie ou l'intelligence artificielle ;
  • en tant qu'utilisateur de la recherche sur l'intelligence artificielle : plus il sera possible de développer des ordinateurs « intelligents » (c'est-à-dire d'apprendre et de comprendre seuls, sans recourir à une intervention humaine), plus ceux-ci pourront prendre des décisions permettant d'anticiper les évolutions des marchés, voire de les manipuler.

Ce double lien entre la finance et le transhumanisme suscite de nombreuses craintes. D'où le cri d'alarme lancé par certains scientifiques comme Hawking et d'autres sur le danger que représente cette idéologie en train de devenir réalité [5].

[1] E. Brynjolfsson et A. MAcAfee, The Second Machine Age, Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies W. W. Norton & Company, 2014.

[2] Cf. l’article de St. Benz, « Quand les algorithmes remplaceront les cadres… », L’Expansion, 4 juin 2014.

[3] http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2260189

[4] Selon une étude de l’université de l’université d’Oxford, près de 50 % des emplois aux États-Unis pourraient être remplacés par des ordinateurs d’ici 20 ans : http://www.01net.com/editorial/611702/47pour-cent-des-emplois-pourront-etre-confies-a-des-ordinateurs-intelligents-d-ici-20-ans/

[5] http://www.huffingtonpost.com/stephen-hawking/artificial-intelligence_b_5174265.html

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