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Point de vue

La dette a changé de finalité

Au cœur du débat sur la crise financière, la relation débiteur-créancier évolue. La dette a de moins en moins vocation à accompagner l’investissement, quand son rôle dans le financement de la consommation s’accroît.

Le 29/09/2014
Hubert de Vauplane

« La succession de crises financières ces dernières années a fait émerger une figure nouvelle de l’individu, celle de “l’homme endetté” ». Tel est le postulat d’un petit livre, peu connu hors du cercle des milieux alternatifs, La Fabrique de l’Homme endetté, de Maurizio Lazzarato [1]. L’homme endetté, c’est l’individu incapable de se défaire des chaînes de l’endettement dans la mesure où toute la société autour de lui n’est organisée que pour satisfaire ses pulsions de consommation et de plaisir. Croyant ainsi se libérer des vieilles lunes (la religion, la morale…), l’homme tombe dans l’asservissement par la dette. Et cet esclavage est double : celui de la consommation comme finalité d’une vie ; mais aussi, pour la plupart des hommes (ceux dont les moyens financiers restent « limités »), celui de sa relation avec le crédit. La société de consommation a comme moteur de son organisation et de sa croissance l’endettement. Avec la disparition des garde-fous culturels, il en résulte un bouleversement des valeurs : la relation monétaire entre individus a pris le pas sur la relation humaine. Toute relation ou presque s’inscrit dans une logique de créancier/débiteur, comme Balzac l’a mis en scène dans la Comédiehumaine [2]. La crise a accentué ce phénomène se traduisant par une domination (monétaire bien sûr, mais aussi psychologique et morale) du créancier sur le débiteur. Le débat n’est certes pas nouveau, Marx l’avait déjà souligné : l’exploitation du débiteur par le créancier touche tous les individus, ne faisant aucune distinction entre travailleurs et chômeurs, consommateurs et producteurs, actifs et inactifs, retraités et allocataires des minimums sociaux.

Si la crise financière a accéléré ce mouvement de monétisation des relations entre individus, elle est aussi le moment où la critique de ce système est la plus intense. Certes, la contestation du capitalisme financier moderne comme asservissement de l’homme par la dette ne date pas d’hier.

Une « morale » propre à la dette

Nombreux sont les auteurs de tout bord qui ont embrassé le pas de cette remise en cause du capitalisme financier depuis la crise de 2007. Mais peu nombreux sont ceux qui vont chercher au fond des choses le sens de cette crise, ses fondements même. On n’oubliera pas la critique de Jean Paul II du « capitalisme rigide » et de l’« économisme matérialiste », voyant dans la dette financière moderne un risque majeur pour l’humanité en ce que celle-ci prend le risque de traiter de plus en plus l’homme comme une simple marchandise.

Dans l’Homme endetté, Lazarrato s’appuie de façon originale sur certains écrits de Marx et de Nietzsche afin de proposer deux hypothèses :

  • celle, largement évoquée depuis le livre de D. Graeber, Dette, 5 000 ans d’histoire [3], selon laquelle le paradigme du social n’est pas donné par l’échange (économique et/ou symbolique), mais par le crédit : « Au fondement de la relation sociale, il n’y a pas l’égalité (de l’échange), mais l’asymétrie de la dette/crédit qui précède, historiquement et théoriquement, celle de la production et du travail salarié. » ;
  • et celle selon laquelle la dette est un rapport économique indissociable de la production du sujet débiteur et de sa « moralité ».

Sur ce dernier point, Lazzarato dépasse l’approche initiée par André Orléan et Michel Aglietta dans La Monnaie entre violence etconfiance [4] en considérant que « la relation créancier-débiteur se superpose aux relations capital-travail, État-providence-usager, entreprise-consommateur et les traverse en instituant les usagers, les travailleurs et les consommateurs en “débiteurs”. La dette sécrète une “morale” propre, à la fois différente et complémentaire de celle du “travail”. Le couple “effort-récompense” de l’idéologie du travail est doublé par la morale de la promesse (d’honorer sa dette) et de la faute (de l’avoir contracté) ». Ce qui conduit l’auteur à considérer que le système « néo-libéral » gouverne à travers une multiplicité de rapports de pouvoir : créancier-débiteur, capital-travail, welfare-usager, consommateur-entreprise, etc. Mais dans cet univers, la dette constitue un rapport de pouvoir universel : tout individu y est inclus, même les plus pauvres qui n’ont pas accès au crédit mais qui doivent payer des intérêts à des créanciers à travers le remboursement de la dette publique.

Pour étayer son analyse, Lazzarato s’appuie sur la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale de F. Nietzsche : le philosophe allemand y estime que le rapport « le plus ancien et le plus primitif qui soit entre personnes » est le rapport entre créancier et débiteur. C’est dans ce rapport que « la personne se mesure avec la personne pour la première fois ». L’auteur prend ensuite appuie sur Marx, dans un de ses écrits de jeunesse, Crédit et banque. Pour le jeune Marx, le crédit implique une « évaluation morale » du débiteur par le créancier, c’est-à-dire une mesure « subjective » de la valeur. Mais ce qui est évalué, ce ne sont pas seulement les compétences et savoir-faire du travailleur, mais l’action du pauvre dans la société (les « vertus », l’« activité », la « réputation » sociales), c’est-à-dire son style de vie, son comportement social, ses valeurs, son existence elle-même. À travers la dette, le capital peut s’approprier non pas uniquement les capacités physiques et intellectuelles exercées par le pauvre dans le travail, mais aussi ses forces sociales et existentielles.

Un endettement sans limite

L’intérêt principal de cet ouvrage réside dans l’analyse de la relation débiteur-créancier et dans le changement fondamental intervenu ces dernières décennies avec la montée en puissance du « capitalisme financier » et la disparition corrélative de toute limite à l’endettement, dans la mesure où tout – ou presque – devient l’objet d’un échange marchand.

C’est ainsi la notion même de crédit qui s’en trouve affectée. La racine sanscrite « kredh », qui donna credo en latin, signifie « investissement ». Faire crédit, c’est faire confiance ; mais faire crédit, c’est d’abord investir dans l’avenir, et non pas détenir une créance sur l’avenir. Le crédit est donc d’abord un engagement d’investissement, et non de consommation comme il l’est devenu aujourd’hui. C’est cette inversion de sens qui s’est produit ces dernières décennies, conduisant à l’apparition d’une société qui néglige à la fois sa filiation passée et future, sans se préoccuper des conséquences pour les générations à venir de l’endettement généralisé. Aussi, comme l'écrit Nathanaël Dupré Latour [5] : « Au commencement de l’investissement il y a la confiance, et c’est le même acte de foi qui permet la relation d’identification amoureuse et le crédit, c'est-à-dire le décalage dans l’échange, l’intégration du temps dans la demande de réciprocité. »

Tout ceci invite à la réflexion de nos modes de consommation, bien sûr, mais au-delà, de nos habitudes de crédit et notre relation à l’argent. En tant que consommateur, mais aussi en tant que banquier. Certes, le banquier ne doit pas se substituer aux décisions de consommation de son client, mais il peut en limiter les effets lorsque ceux-ci dépassent les capacités d’endettement de ce dernier. Le moyen ? Peut-être simplement par l’introduction du « fichier positif ».

[1] Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’Homme endetté, Éditions Ansterdam, 2011.

[2] Alexandre Péraud, Le Crédit dans la poétique balzacienne, Paris, Classiques Garnier, coll. « études romantiques et dix-neuviémistes », 2012.

[3] D. Graeber, Dette, 5 000 ans d’histoire, éd. Les liens qui libèrent, 2013.

[4] André Orléan et Michel Aglietta, La Monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002.

[5] Nathanaël Dupré Latour, L'Instinct de conservation, Éditions du félin, 2011.

L'auteur

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