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Finance mondiale

Le veau d’or, et après ?

Cette synthèse fait suite à la conférence-débat sur le rapport à l’argent dans les religions monothéistes organisée par les étudiants de la 10e promotion de l’Executive Master Principes et Pratiques de la Finance Islamique, en partenariat avec l’Institut des hautes études du monde religieux IHEMR et l’Association Éthique et Investissement, à l’occasion des 10 ans de l’Executive Master.

Le 31/05/2019
Yosra Garmi | Kader Merbouh

Dans un contexte globalisé, hautement connecté et numérisé, la finance mondiale est devenue un outil puissant de stimulation de l’économie, d’enrichissement mais aussi de production d’inégalités. À cet égard le dernier rapport de l’OCDE souligne la croissance des inégalités et des crises sociales liées à la mondialisation ainsi que le risque d’une crise systémique encore plus forte que celle de 2008. Le développement des possibilités technologiques allié à la demande toujours renouvelée de maximisation des profits peut amener à se poser légitimement la question de la possibilité d’une finance éthique, d’une finance maîtrisée, d’une finance utile au bien de l’homme et de l’humanité telles que nous les retrouvons inscrits dans les dix objectifs du millénaire de l’ONU.

Il s’agirait donc de mettre en place les règles éthiques pour que la finance soit ordonnée à un « sens » autre que le pur profit : est-ce tout simplement possible ?

Image emblématique de la sainte écriture, le « veau d’or » symbolise d’une certaine façon la cupidité humaine. Or s’interroger sur ce qu’il advient ou pourrait advenir « après » revient à se demander s’il y a, ou non, un au-delà de la cupidité humaine ? Sur ce terrain, la religion, la finance et la philosophie apportent des réponses différentes mais complémentaires qu’il convient d’examiner.

Le point de vue religieux

Est-ce que l’argent nous sert ou est-ce qu’il nous asservit ? D’après madame la rabbin Floriane Chosky, l’anecdote du veau d’or dans la Bible (Exode, 32, 1-14) est synonyme d’asservissement. Ce veau symbolise l’idolâtrie et, plus fondamentalement, le fait de se soumettre à des valeurs contraires à la liberté et au développement naturel de l’Homme. Or, du point de vue du judaïsme, l’Homme est responsable du monde qu’il doit protéger. Il ne peut assurer ce rôle s’il se fait l’adorateur du veau, car il en perd sa liberté. À l’aliénation supposée et inspirée par le veau d’or, il doit appliquer et respecter les lois de Noé. Celles-ci édictent un système normatif qui suppose une justice juridique (din) et une justice sociale (tsedek) dont le concours aboutit à la charité (tsedaka). L’islam partage cette vision dans le Coran où l’Homme est présenté comme un individu responsable. L’anecdote du veau d’or (Coran, II, 85-87 ; VII, 152) est envisagée sous un angle différent qui ouvre la porte au caractère fantasmatique du religieux. Le peuple de Moïse est comme emprisonné dans un délire collectif provoqué par un « Sāmirī » [1] et, dans ce contexte, l’asservissement de l’Homme semble résider au plus profond de sa conscience, dont il est comme dépossédé.

En fait, comme l’assure Beddy Ebnou, professeur et directeur de l’IESE (Institute of Epistemological Studies-Europe), l’Homme coranique est par essence responsable, mais peut naturellement sombrer dans l’injustice. Pour parer à cela, les juristes musulmans ont conçu en matière de finance des règles dont certaines font consensus comme l’interdiction d’un gain sans cause. Associée à d’autres principes comme l’interdiction du pari et de l’opacité contractuelle, cette règle est à la source de la finance islamique contemporaine et a produit des banques qui se caractérisent principalement de deux façons : par le commerce et l’investissement. De ce point de vue, la pratique de la finance est une œuvre consciente et libre qui ne procède pas d’un calcul ou d’un engourdissement de la raison. Celle-ci occupe d’ailleurs une place centrale dans le système juridique conçu par Calvin qui procède d’une certaine confiance en la raison humaine.

Comme l’explique Pierre Olivier Lécho, recteur de l’Institut protestant de théologie de Paris, l’argent n’est pas jugé impur par Calvin, mais il n’est pas non plus déifié. Le veau d’or ne peut en tant que tel constituer une épreuve pour les hommes dans le sens où ceux-ci disposent d’une faculté de discernement suffisante pour passer outre l’appât du gain. Si, tout comme l’islam, le calvinisme érige des règles juridiques qui assignent à la finance un cadre précis et déterminé, l’argent est perçu comme un moyen et non comme une fin et l’Homme doit par son biais veiller au respect de l’équité.

En fait, la position du théologien se situe comme à mi-chemin entre le judaïsme et l’islam. Si Calvin s’oppose en quelque sorte à l’usure et au fait de tirer profit de la misère des gens, il n’est pas contre le fait de considérer l’argent comme une marchandise. La distinction qu’il formule entre le « prêt à consommation » et le « prêt à production » est à ce titre un exemple éclairant : le premier est improductif, dans la mesure où il exerce une simple mission de secours ; quant au second, il est productif, dans le sens où le prêt s’accompagne du travail du débiteur dont le créditeur profite en partie des gains. Si, pour Calvin, ces idées relèvent davantage de la théorie que de la pratique, elles ont le mérite de mettre au jour l’existence d’une certaine liberté de l’Homme dans son rapport à l’argent.

Celui-ci n’est plus simplement en puissance assujetti à ses désirs de richesse, mais il peut, par l’exercice de sa raison, en proposer un usage intelligent et socialement performant. Les banques sont en ce sens des institutions qui permettent d’encadrer et/ou d’accompagner les hommes en société et de fixer à leur rapport à l’argent des règles qui évitent les écueils de l’idolâtrie et de l’asservissement.

Le point de vue financier

Si on traite la question du veau d’or d’un point de vue financier, on opère une véritable conversion et un bond temporel qui nous amène à quitter le passé pour le futur. Ce bond convertit les interrogations du rapport de l’Homme à Dieu en la question de l’individu et de sa responsabilité vis-à-vis de la planète. Autrement dit, la raison qui est célébrée par la religion n’est plus une fin en soi pour penser notre rapport à l’argent, et la pratique de la finance suppose un au-delà qui n’est pas a priori celui des religions révélées.

Xavier Lépine, président du directoire de la Française Asset Management, décrit assez bien le monde d’aujourd’hui. Selon lui, nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle qui, pour la première fois de l’Histoire de l’humanité, n’est pas énergétique. L’économie mondiale ne concerne donc pas l’Homme seul qui entre dans la catégorie des « investisseurs particuliers », mais les États et les entreprises, et à plus grande échelle la planète dans son ensemble.

La question qui se pose dès lors à la finance prend plusieurs formes : quel usage faire des nouvelles technologies ? Comment concourir à la préservation de la planète et notamment à la diminution du réchauffement climatique qui la menace et qui condamne les générations futures ? Enfin, comment concilier la pollution, qui est inhérente à l’activité de l’Homme depuis l’époque moderne, et la préservation de l’environnement ? Comment optimiser le modèle de notre société ultra-matérialiste et ultra-consumériste qui ne se concilie pas avec la préservation de l’environnement ?

Pour Xavier Lépine, il y a quelque chose de divin et de paradoxal dans ces questions, car si la finance est arrivée à un niveau de développement optimal à l’aube de la révolution industrielle actuelle, on découvre dans le même temps des menaces écologiques auxquelles il faut remédier. Ainsi, en mettant le religieux de côté, Geoffroy de Vienne, directeur de l’association Éthique et Investissement, estime que la finance et plus largement l’économie ont un rôle crucial à jouer dans le présent et le futur des êtres humains.

Dès lors, le problème qui se pose n’est pas tant celui de la responsabilité que des conditions de possibilités d’une pratique éthique de la finance. Si responsabilité il y a, celle-ci doit être de nature collective et individuelle mais doit faire face à de nouveaux écueils. Parmi ces derniers, on rencontre la capacité financière des États, qui ne peuvent s’impliquer dans le financement de l’écologie si leurs pratiques financières sont déficitaires. Par exemple, la France à une dette de 99,1 % de son PIB [2], et les dépenses pour l’écologie sont passées à 34 milliards en 2019 [3].

La bonne volonté des entreprises entre également en ligne de compte, comme l’illustre Total qui a fixé un prix pour la tonne de carbone compatible avec le réchauffement climatique (entre 30 et 40 dollars pour rester dans la limite de + 2 °C). Enfin, et c’est là le dernier écueil, on peut penser aux investisseurs particuliers. Pour investir leur argent dans une cause éthique et écologique, ils ont besoin de savoir où et dans quoi leur investissement ira. Comme le résume assez bien Xavier Lépine dans une formule, leur raisonnement doit passer du « combien ça coûte ? » au « combien ça rapporte ? ».

En somme, la finance ne saurait se passer aujourd’hui d’une certaine conscience planétaire, qui l’oblige en quelque sorte à diversifier ses champs des possibles. Plusieurs pistes sont en cours de réflexion pour les nouvelles formes de finance éthique et cela même pour la finance islamique dont les principes ne sont pas éloignés des objectifs du millénaire de l’ONU. Aujourd’hui, elle semble vouloir « ré »-investir les champs suivants et s’emploie à devenir :

– une finance plus « verte » dans sa pratique, avec par exemple l’utilisation récente d’émission de green sukuk pour des projets innovants et propres (ex : Malaisie et Indonésie) ;

– une finance plus humaine et sociale, soucieuse du bien-être des individus, avec comme exemple, en décembre 2018, un investissement dans l’International Finance Facility for Immunisation, afin d’accélérer la vaccination des populations de 33 pays membres de l’OCI ;

– une finance de long terme par le financement de l’infrastructure nécessaire au développement des populations et des économies.

Le point de vue philosophique

Pour se départir des points de vue religieux et financier, on peut constater que l’anecdote du veau d’or pose en définitive la question du rapport de l’Homme à la transcendance et à l’immanence.

Du point de vue religieux, l’Homme est écartelé entre son rôle de créature et le rapport de soumission qu’il entretient nécessairement avec son Créateur, et sa vie pratique dans laquelle l’argent peut, selon les circonstances, occuper une place centrale. Du point de vue de la finance, il est uniquement envisagé dans sa vie pratique, c’est-à-dire, qu’il est considéré comme un être plongé dans une immanence vis-à-vis de laquelle il a une certaine responsabilité.

Cela va plus loin : d’une certaine façon, l’Homme est créateur du monde dans lequel il vit, et de ce point de vue, il doit assumer la responsabilité liée à cette création. Ainsi, la révolution industrielle que nous vivons est de son fait et ne saurait résulter d’un être transcendant qui l’aurait créé pour lui. Pourtant, et c’est là la limite de cette approche, l’immanence dans laquelle l’Homme est pris n’est qu’une partie d’un tout plus vaste qui incarne une certaine transcendance : la planète terre peut, de ce point de vue, être perçue comme une figure transcendante pour l’Homme. On peut également considérer le système solaire et plus généralement le cosmos comme des lieux de transcendance vis-à-vis desquels l’Homme et son existence sur terre représentent peu de choses, voire, presque rien.

Et pourtant, aujourd’hui, nombreux sont les projets qui consistent à dépolluer l’atmosphère terrestre, à coloniser le système solaire et à se rendre bien au-delà sur les exoplanètes dont la connaissance est à son apogée.

En adoptant ces idées, on comprend que la responsabilité de l’Homme ne cesse de croître et que la pratique de la finance, qui est au cœur des transactions humaines, peut contribuer à l’équilibre et à la bonne marche de l’humanité. Pour ce faire, le progrès qui a été accompli par l’Homme en matière d’économie au cours de l’histoire, comme en témoignent très clairement les trois grandes religions du Livre, doit s’approfondir dans le sens d’une démarche collective et individuelle où l’Homme occupe une place centrale. De ce point de vue, il n’est pas tant question d’une révérence à Dieu, dont l’existence et la réalité ne sont pas discutées ici, que d’un respect pour la terre et l’univers en général. La conscience morale doit admettre que l’argent a une efficacité qui ne se limite pas aux transactions humaines, mais qui doit concerner au premier plan l’environnement et le biorythme du vivant en général.

Pour ce faire, l’économie doit collaborer étroitement avec l’éthique et œuvrer non plus au respect de la dignité humaine, mais à celle de la vie sur terre et au-delà. Les chiffres sur l’évolution de la vie animale sur terre sont à ce titre alarmants, plus de la moitié des espèces animales étant en voie de disparition [4]. Le climat connaît des variations sans précédent qui menacent l’habitat naturel de nombreuses populations sur terre. En clair, le monde du futur et son économie doivent garantir une vie digne et acceptable pour l’Homme et pour toute autre forme de vie terrestre.

Il est par conséquent crucial que l’Homme prenne conscience de son importance sur terre et que ceci passe par une médiation suffisamment importante pour que ce mouvement ait une efficacité. La mobilisation de tout un chacun est requise en passant par les États et les entreprises, et l’heure est plus que jamais venue de faire de la finance la source et le moyen d’un avenir meilleur pour les générations à venir.

 

Après une longue maturation qui lui vient des religions révélées, la finance est au centre des affaires humaines. Derrière son cadre en apparence matérialiste, elle est résolument tournée vers l’avenir, grâce à une conscience profonde du présent. Peut-elle constituer une voie de secours pour l’avenir et concourir à une amélioration de la qualité de vie sur terre et bien au-delà ? Tel est le défi que présentent les populations humaines à la finance et aux religions.

 

 

 

[1] Selon H. Heller & A. Rippin, le « Sāmirī », c’est-à-dire « le Samaritain », désigne dans le Coran le nom de l’homme qui entraîna les Israélites à commettre le péché du veau d’or. Cf. B. Heller et A. Rippin (2010), « al-Sāmirī », in Encyclopédie de l’Islam : http://dx.doi.org.acces.bibliotheque-diderot.fr/10.1163/9789004206106_eifo_SIM_6580.

[2] Eurostats : PIB 2018 France ; 2 282 milliards d’euros.

[3] PLF 2019.

[4] Voir, par exemple, le « Rapport Planète Vivante 2018 », disponible à l'adresse : https://www.notre-planete.info/actualites/1755-rapport-planete-vivante-disparition-animaux-sauvages.

L'auteur

  • Yosra Garmi
    • ATER en Études arabes à l’Université Lumière-Lyon II, docteure en histoire de la philosophie médiévale, Chercheuse en histoire de la philosophie et en islamologie
  • Kader Merbouh
    • Directeur de l’Executive Master Principes et Pratiques de la Finance Islamique
    • Université Paris-Dauphine
Cet article est extrait de
Revue Banque n°hof2019

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