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Nouvelles formes de paiement : quelles priorités pour les banques ?

Cartes bancaires à valeur ajoutée, paiement sans contact, à distance, sur mobile… Aujourd’hui, les formes de paiement les plus innovantes émanent non pas des banques, mais des grands de l’Internet, Google ou Paypal en tête, qui s’offrent même le luxe de s’affranchir du compte bancaire. Les banques sont-elles hors-jeu ? Rien n’est moins sûr, mais encore faut-il qu’elles réagissent.

Le 07/11/2011
Martina Weimert

En 2010, le nombre de paiements électroniques (e-paiements) s’est élevé à 17,9 milliards de transactions dans le monde, et pourrait atteindre 30,3 milliards en 2013, si le taux de croissance de 19,1 % constaté depuis 2009 se maintenait. D’une valeur totale de 824 milliards de dollars en 2010, le montant total des e-paiements devrait atteindre 1 400 milliards de dollars en 2013. Les paiements sur Internet sont pour l’instant très largement réalisés par les cartes classiques (crédit, débit et prépayées), mais les règlements par des moyens de paiements non bancaires pourraient représenter en 2013 9 % du nombre des transactions, contre 6,5 % en 2010.

PayPal génère déjà à lui seul, 15 % de toutes les e-transactions avec 10 millions de comptes actifs. Parmi les nouveaux acteurs du e-paiement apparaissent également Amazon, qui a été agréé au Luxembourg en tant établissement de monnaie électronique avec son offre « paiement en 1 clic », et Facebook, qui a ouvert fin 2010 une filiale dédiée aux paiements pour ses « Crédits Facebook ». En France, marché qui compte 28 millions d’acheteurs en ligne, deux offres visant les paiements sur Internet ont été lancées :

  • Kwixo du Crédit Agricole qui propose un paiement gratuit par Internet, dont l’objectif est d’atteindre  5 à 6 millions d’utilisateurs d’ici 2015-2016 ;
  • Buyster, né d’une alliance de trois opérateurs téléphoniques associés à Atos, dont la solution de paiement en ligne repose sur une authentification via le numéro de téléphone mobile.

E- et m-paiements

En comparaison, on comptait seulement 4,6 milliards de transactions mobiles (paiements de proximité ou à distance, effectués avec un téléphone mobile, à l’exception des paiements effectués avec un mobile sur un site en ligne) dans le monde en 2010, pour un montant total de 63 milliards de dollars. Cependant, ce nombre devrait croître de  48,8 % par an jusqu’en 2013 pour atteindre 15,3 milliards de paiements pour  une valeur totale de 223 milliards de dollars. Ces chiffres cachent des réalités assez distinctes : entre l’e-commerce et le paiement mobile, il existe une différence de génération de moyens de paiement et tous les grands acteurs du e-commerce travaillent actuellement sur leur propre solution m-paiement. Ainsi, eBay a racheté Zong [1] et ses accords avec 250 opérateurs mobiles pour pouvoir offrir des m-paiements sur son site. De la même façon, Ogone, avec sa plate-forme d’e-commerce regroupant 28 000 marchands dans 40 pays, intègre depuis peu un m-terminal pour les commerçants mobiles.

Mais pour l’heure, l’utilisation diverge encore entre e- et m-paiements : alors que le commerce électronique est porté par les pays développés, les m-paiements le sont pour l’instant surtout par les pays émergents où le mobile remplace souvent la relation bancaire et où il est utilisé pour les transferts d’argent. Le développement du m-paiement est également plus marqué en Asie, où il a été expérimenté depuis de nombreuses années.

Transactions par carte classique

Certes, les volumes mentionnés semblent impressionnants, mais ils sont à mettre en regard des transactions par cartes « classiques » aux points de vente qui s’élèvent, selon la BCE, à 33,9 milliards de transactions au sein de l’Union européenne, pour une valeur de 1 800 milliards d’euros. Ces chiffres sont notamment le résultat d’un taux de croissance pour les transactions par cartes en Europe de 6,7 %, contre seulement 3,8 % pour les virements. Force est de constater que le potentiel des transactions cartes classiques n’est pas épuisé et que par conséquent, les cartes à valeur ajoutée ont encore des beaux jours devant elles. Cela explique pourquoi les banques continuent à investir dans ce type de cartes, d’autant plus que les consommateurs montrent toujours de l’appétence pour certains services à valeur ajoutée : choix entre différentes options de sécurité, offres de cash back, de fidélité et d’assurance, combinaison débit/crédit, etc. Du côté des commerçants, leurs attentes portent principalement sur des reportings plus élaborés, des tarifications plus transparentes et, dans une moindre mesure, sur la sécurité.

Offres sans contact

Par ailleurs, les offres sans contact se développent : MasterCard PayPass et Visa PayWave couvrent respectivement 36 et 16 pays. La France a opté pour la version mobile du sans contact avec l’initiative niçoise « Payez Mobile » et le lancement d’un nouveau pilote, « Cityzi ». En Grande-Bretagne, l’offre « Quick Tap » est proposée par Orange, en collaboration avec BarclayCard et Samsung. Par ailleurs, Visa prépare avec ce dernier une application de paiement sans contact pour les Jeux olympiques de Londres en 2012. La promesse de toutes ces offres est une plus grande rapidité dans l’opération de paiement, une forte réduction des espèces, mais aussi une dépense moyenne plus élevée. Dans un autre registre, Apple a également lancé un pilote dans certains de ses magasins en France permettant de transformer ses iPhone et iPod Touch en terminaux de paiement sans contact. Enfin, la Caixa a même introduit des ATM sans contacts dans certaines zones en Espagne.

…et autres services

En parallèle, de nombreux services de m-paiement ont vu le jour récemment ou sont en cours de préparation. C'est le cas de Samsung qui étudie avec Research in Motion Ltd (RIMM) des téléphones compatibles avec les terminaux existants, dans le but d'éviter les mises à jour coûteuses des points d’acceptation. En France, BNP Paribas et Orange ont conclu un accord pour offrir des services de m-banking, incluant le paiement, attendus pour novembre. De son côté, Visa vient de lancer un service de P2P entre cartes Visa et d’alerte par mobile (Visa Alerts), auquel s’ajoute un nouvel accord avec Monetise pour proposer des nouveaux services mobiles pour les utilisateurs d’un compte Visa.

Deux offres se distinguent

Mais le vrai débat est lancé avec deux offres apparues cet été : PayPal Mobile et Google Wallet. Les deux changent radicalement la donne, et notamment pour les banques, car ils ne sont plus dépendants du compte bancaire auquel les cartes Visa et MasterCard sont largement adossées.

En effet, PayPal mobile a pour slogan « free from cash register », impliquant la disparition du terminal de paiement électronique (TPE) et donc des services d’acquisition en face à face pour les banques (et autres acquéreurs dans d’autres pays européens). En effet, la solution est nettement plus intéressante que toutes les autres grandes initiatives parce qu’elle permet de s'affranchir de la file d’attente : le client scanne le code-barres avec son mobile (NFC) et peut finaliser la transaction en utilisant son « wallet » virtuel ou choisir un autre moyen de paiements disponible sur PayPal sans passer par la caisse (sauf, au besoin, pour enlever les antivols des articles achetés). Il peut aussi bénéficier des offres de promotion PayPal qui lui sont envoyées par géolocalisation ou encore recevoir des informations quant à la disponibilité de l’article en question dans d’autres magasins.

Google Wallet offre quant à lui le grand avantage d’être gratuit. Le service fonctionne en tant que portefeuille électronique, pour l’instant uniquement avec MasterCard PayPass – c’est-à-dire 144 000 commerçants en NFC – et les mobiles Sprint 4G – soit uniquement 11 % du parc aux États-Unis. Ces deux contraintes limitent fortement son impact sur le marché américain et dans le monde. Toutefois, il est prévu d’élargir l’acceptation aux terminaux équipés de Visa PayWave. Le tout peut être attractif pour le consommateur parce qu’il recevra des offres de la plate-forme de publicité Grupon, qui constitue une force de frappe hors du commun de Google et leur permet de promettre au commerçant « d’amener des gens devant ses vitrines » et de leur facturer ce service. Encore faut-il que le public ne se fatigue pas de ce « bombardement » d’offres qu'il sera nécessaire de mettre en place afin de trouver un business model viable.

Faire décoller les paiements mobiles ?

En dehors de leurs avantages spécifiques – abandon de la caisse et tout ce que cela signifie pour PayPal et gratuité pour Google –, ils font tous deux le pari du remplacement et du regroupement des cartes de fidélité sur le mobile, de l’envoi direct d’offres et de leur capacité à fournir un suivi et reporting améliorés pour les consommateurs et les commerçants. Amazon et, dans une moindre mesure, Facebook et Apple pourront les rejoindre sur ce terrain, mais ils auront moins de bénéfices à proposer, d’autant plus que leur niveau de facturation est élevé.

On constate donc que ces deux grandes initiatives ont quelque chose de réellement nouveau à proposer et apportent une véritable valeur aux consommateurs et aux commerçants. Ce point est essentiel, car une des raisons fondamentales pour lesquelles le paiement mobile a du mal à décoller dans les pays développés, malgré les différents pilotes et investissements effectués, est la faiblesse de la proposition de valeur. En effet, contrairement aux paiements en ligne, le paiement mobile vient partiellement concurrencer les paiements par cartes classiques, les espèces et dans une moindre mesure les chèques. Si le remplacement de tous ces modes de paiement, même partiel, représente un potentiel formidable, il montre aussi la difficulté du challenge car ces modes de paiement satisfont aujourd’hui largement le public et les commerçants. Difficile d’apporter dans ce contexte une valeur suffisante qui ferait changer les habitudes. Par ailleurs, le public reste préoccupé par la sécurité et les pickpockets électroniques. Les commerçants rechignent quant à eux à changer de terminaux et s’attendent à la gratuité de ce nouveau moyen de paiement.

Le positionnement des banques

Compte tenu de ce contexte, les banques ont-elles encore une chance de se positionner face à ces offres issues de grands acteurs non bancaires ? Tout d’abord, ces deux initiatives à grande échelle viennent des États-Unis et ne sont pas limitées à un seul réseau de cartes (environnement de « many-2-many »). L’Europe n’a rien de comparable à proposer, et pour cause, les différentes initiatives sont basées pour l’instant sur des expériences locales. Quant à la mise en place des solutions de Visa et MasterCard, elle se fait également par vagues. Néanmoins, les banques ont quelques atouts, en notamment en Europe, plus qu’en Amérique du Nord : malgré les différentes crises, les consommateurs expriment pour les paiements la plus grande confiance dans les banques, qui sont plus à même de traiter les questions de sécurité. De plus, contrairement à Google, les banques contrôlent en grande partie les réseaux d’acceptation dans les différents pays. Ensemble – et seulement ensemble –, elles peuvent avoir une masse critique d’utilisateurs, car aucune banque en Europe n’atteint la taille critique à elle seule. Une démarche commune leur permettrait également de réduire les investissements en matériel, en éducation des utilisateurs et aurait plus de poids pour être adoptée par les commerçants. La différenciation des banques entre elles pourrait alors se faire par des services à valeur ajoutée.

Enrichir la proposition de valeur des offres

Reste à enrichir la proposition de valeur et les offres de marketing en direct ne sont qu’une solution. Persiste aussi l’éternel problème de trouver un business model qui permette de partager les revenus avec les opérateurs mobiles. Là encore, la démarche conjointe des établissements bancaires pourrait renforcer leur position de négociation avec les opérateurs. Toutefois, les banques ne doivent pas oublier que pour elles, le business model n’est pas celui des autres acteurs : le risque existe pour elles d’y perdre plus, notamment si les paiements mobiles cannibalisent les paiements cartes classiques et, d’une façon plus large, si l’ensemble des activités des autres acteurs les « désintermédie » de la relation avec leur client final. Même si ce risque reste encore diffus, Google, PayPal, Amazon et Facebook – contrairement à Visa et MasterCard – ont tous une relation avec le consommateur final et il est évident qu’ils proposeront des offres de crédits en direct, voire même des comptes. Est-ce que les banques peuvent accepter le développement d'une telle concurrence sans agir, même si les m-paiements ne deviennent pas pour elles une source majeure de revenus? Elles ont laissé passer le train PayPal sur l’e-commerce, mais comme il s’agissait de nouveaux revenus, elles n’ont pas trop ressenti l’impact. Aujourd’hui, leur risque n’est pas tant de disparaître de la relation avec leurs clients que de devenir « caisses enregistreuses » en dernier ressort de transactions faites par d’autres acteurs.

Éviter l’écueil de la gratuité

Les banques ont aussi beaucoup à y gagner : aujourd’hui, elles supportent, à la différence de tous les autres acteurs, une grande partie du coût du cash. Rappelons dans ce contexte que les transactions en espèces représentent selon les pays encore 80 % de tous les paiements. Les m-paiements peuvent considérablement réduire ce coût, ce qui alimentera, dans un premier temps partiellement, un business model. Néanmoins, il faudra éviter l’écueil de la gratuité des transactions parce qu’il serait insupportable, une fois les économies liées à la réduction du cash réalisées, et entraînerait un énorme risque de substitution des transactions cartes classiques, sans compter que la gratuité donnerait le mauvais signal au commerçant.

Face à ces considérations et au vu des taux et potentiels de croissance de tous ces types de paiements, les banques ne peuvent aujourd’hui délaisser aucun d’entre eux, qu’ils soient classiques, e- ou m-paiements. Il s’agit plutôt de prendre des positions pour le futur pour sauvegarder et développer les revenus bancaires sans se voir imposer des modèles américains. Cela exige de la part des banques de mener rapidement des initiatives conjointes à l’échelle européenne, car il faudra des années pour les déployer et les faire adopter par les consommateurs. Les concurrents non bancaires ont mis la barre assez haut, mais eux aussi auront encore besoin de temps pour réussir. Les banques sauront-elles utiliser ce laps de temps en étant plus proches de leurs clients, dans le contexte de crise actuel ?

[1] Société spécialisée dans les paiements par mobile sur factures opérateurs

L'auteur

  • Martina Weimert
    • Vice-Presidente, Responsable de l'offre Paiement
      Capgemini Consulting

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