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Souveraineté

Le futur de l’Europe des paiements

Si le marché européen des paiements est attractif et dispose d’une avance dans plusieurs domaines, il souffre de handicaps qu’il devra surmonter pour affirmer son futur et sa souveraineté dans cette industrie. La France, qui est un des pays leaders dans les paiements en Europe, a un rôle tout particulier à jouer dans cette perspective*.

Le 19/12/2019
Hervé Sitruk

L’Europe des paiements est un magnifique projet, qui est certes long et complexe à mettre en œuvre, depuis le lancement de l’euro en 1999, il y a 20 ans déjà (et dès 1995, pour sa définition et sa préparation), et ensuite, avec la DSP 1 et la DSP 2. Ce projet ouvre des perspectives majeures pour notre industrie européenne des paiements, et notamment, pour l’industrie française des paiements, qui en est l’un de ses plus beaux fleurons.

Une construction européenne menacée

Mais cette construction de l’Europe des paiements est menacée par les ambitions des acteurs internationaux, qu’il s’agisse des GAFAS américains et autre BATX chinois, qu’il s’agisse aussi des banques américaines ou des grands processeurs de paiement américains, sans oublier les schemes internationaux américains ou asiatiques…, qui se battent à coups de milliards de dollars, voire de dizaines de milliards, de rachats et d’innovations, mais qui n’arrivent plus à se battre entre eux uniquement sur leurs propres territoires et qui transforment l’Europe en terrain de jeu de leurs ambitions.

On pourrait citer quelques opérations intervenues en 2019 entre grands processeurs, comme le rachat de First Data en janvier 2019 par Fiserv pour 22 milliards de dollars, ou celui de Vantiv + Worldpay par FIS pour 35 milliards de dollars auxquels s’ajoutent 8 milliards de reprise de dettes. Certes, il s’agit de méga-fusions entre processeurs américains, mais ils incluent le rachat de fonds de commerce important en Europe. Et on pourrait continuer longuement cette liste de rachat, y compris en Europe.

Mais, derrière les paiements jugés risqués, ces « Big FinTechs » internationales recherchent d’abord les données clients, pour mieux capter les marchés. Et ils n’hésitent plus à concurrencer, non seulement les banques et les industriels européens des paiements, mais aussi les banques centrales, voire les États, comme le montre l’exemple du projet Libra.

Rappelons que lors de lors de l’audition dédiée au projet de monnaie Libra devant la Chambre des Représentants américaine, Mark Zuckerberg a déclaré que « Facebook ne lancera le Libra nulle part dans le monde tant que tous les régulateurs américains ne l’auront pas approuvé ». En revanche, nulle mention n’a été faite d’un besoin d’approbation de régulateurs internationaux ou nationaux d’autres pays, hormis celui de la Suisse où l’association Libra a son siège.

Un marché pourtant prometteur…

Pourquoi un tel intérêt pour l’Europe des paiements ? D’abord, à l’heure de la compétition industrielle entre la Chine et les États-Unis, l’Europe constitue une zone de repli, une arrière-cour pour le marché américain et un marché prometteur pour les industriels chinois. L’Europe est un formidable marché, majeur, en cours de modernisation et d’intégration, avec des réglementations qui organisent le marché, et avec des acteurs impliqués tant au niveau des Pouvoirs Publics, que par les divers acteurs des paiements de haut niveau, banques, industriels, entreprises de services numériques, consultants et experts… certains de dimension mondiale.

Pour tous les acteurs internationaux, le marché européen des paiements est attractif et dispose d’une avance dans plusieurs domaines, comme le montre le lancement de l’Instant Payment aux États-Unis : la FED a adopté en août 2019 un plan d’actions visant à soutenir le développement d’un nouveau service de règlement brut en temps réel pour le règlement instantané des paiements de détail, dénommé « FedNow », qui devrait être disponible en 2023 ou 2024… ! Bien après la mise en œuvre en 2018 de TIPS par la BCE. Et sur ce point, la presse américaine est claire : la FED opère déjà un réseau de paiement concurrent de ceux des banques américaines et des schemes mais ce réseau est jugé très « antique » (il date de 1974) au plan technologique et très « coûteux », et dont la capacité d’évolution vers le temps réel est limitée, d’où les délais impartis.

L’Europe peut aussi se targuer d’avoir une certaine avance par rapport aux États-Unis en termes de protection des données ou de sécurité des paiements, voire d’innovation dans les paiements…

…mais qui souffre de différents handicaps

Mais l’Europe souffre de plusieurs handicaps qu’il faudra bien régler rapidement.

D’abord, l’Europe souffre de l’absence d’une identité numérique qui aurait un rôle majeur à jouer pour l'authentification forte et la sécurité des paiements en général. C’est un point clé sur lequel les banques allemandes viennent de donner un avis favorable.

L’Europe souffre de la difficulté à implémenter une interopérabilité des paiements de détail, que ce soit pour les flux de transfert ou pour les transactions par carte, et c’est là que TIPS va apporter sa principale contribution, en offrant à la fois une passerelle commune et temps réel pour l’ensemble des pays, y compris au-delà de la zone euro, en évitant les écueils d'une interconnexion des divers systèmes nationaux (aussi complexe que coûteuse compte tenu de leur hétérogénéité). Mais aussi TIPS va permettre aux acteurs d’économiser sur les coûts de collatéralisation des opérations, qui auraient pu bloquer le développement de services d'Instant Payment (IP) au plan transfrontalier. D’autre part, ce marché reste encore marqué par ses différences culturelles et organisationnelles, comme le montre la mise en œuvre de l’authentification forte.

Un marché fragmenté

L’Europe souffre également de la fragmentation de son marché des paiements, avec environ 4 000 prestataires de services de paiement (PSP) européens, dont déjà plus de 2 000 ayant rejoint le scheme de l’IP, et de l’absence de grands acteurs européens transnationaux, que ce soit de banques, de processeurs ou de fintechs, à même de pouvoir concurrencer leurs homologues internationaux.

L’Europe souffre de la difficulté à engager une consolidation européenne, tant attendue par les Pouvoirs publics européens et parfois nationaux (comme en France), malgré une réglementation et une normalisation européenne chaque jour plus fortes. Il faut en chercher les raisons à la fois dans la complexité résiduelle d’accès aux marchés nationaux européens et du coût de ces opérations, jugées très risquées, avec une certaine appréhension liée au souvenir d’échecs cuisants d’opérations de développement de la banque de détail hors des frontières nationales en Europe.

Il faut aussi en chercher les raisons dans la réglementation européenne sur la concurrence, dont les exigences dépassent souvent l’entendement et sont donc bloquantes en matière de consolidation. Cette réglementation prive l’Europe de sa capacité à faire surgir quelques grands champions de niveau mondial qui permettraient de défendre cet espace de paiement commun et d’investir, ouvrant ainsi le marché à des acteurs internationaux, qui n’ont pas les mêmes règles de financement hors d’Europe, ni les mêmes contraintes de taille et de position monopolistique ou oligopolistique.

Bien sûr, il faut aussi en rechercher les causes dans un certain protectionnisme persistant de plusieurs États européens. Si la France dispose d’acteurs bancaires qui, en ce domaine, sont parmi les plus grands d’Europe suite à la forte consolidation bancaire nationale des années 1990, et qui représentent plus du sixième du marché européen des paiements (voire plus de 30 % du marché européen de la carte), d’autres pays, peuvent craindre une certaine suprématie, voire arrogance, française, surtout en phase post-Brexit.

Pas de modèle économique satisfaisant

L’Europe souffre de l’absence d’un modèle économique satisfaisant pour les paiements, notamment suite à la limitation des interchanges cartes. Cela constitue un handicap majeur pour les acteurs du paiement européens. Bien sûr, avec le digital et l’économie de la donnée et des services numériques, on peut espérer bâtir un nouveau business model, mais ce sera long, et nos concurrents internationaux profiteront de ce délai pour prendre plusieurs longueurs d’avance.

Enfin, le marché européen des paiements va probablement perdre un de ses grands acteurs, le Royaume-Uni, qui avec près de 30 milliards de transactions était le premier marché européen des paiements.

Assure son futur et sa souveraineté

L’Europe doit en urgence assurer son futur et sa souveraineté. À l’heure du Brexit, elle doit se donner les moyens de son action.

Pour ce faire, elle se doit de s’appuyer sur son industrie des paiements, elle doit être à son écoute, pour anticiper les difficultés à venir, pour mieux coordonner les initiatives, et pour établir des plans d’action comportant des échéances atteignables, ce qui semble avoir bien manqué dans la dernière période et a donné naissance à des réactions désordonnées des diverses instances nationales ou européennes de gouvernance des paiements autour de l’authentification forte.

Soyons clairs : il ne s’agit pas pour nous de s’enfermer dans un nationalisme européen étriqué, et de se couper des innovations qui ont lieu au niveau mondial, ou de s’interdire une continuité d’action hors d’Europe, qu’apportent certains des acteurs déjà cités, mais de conforter la construction en cours, et d’assurer le futur, quoi qu’il se passe sur les champs économiques internationaux.

Des pas majeurs et audacieux

Pour y parvenir, il faut des grands pas majeurs, décisifs et audacieux. Ces grands pas majeurs et audacieux, sont du type de ceux qui ont été menés pour le passage à l’euro, puis pour la généralisation de la carte à puce, et doivent concerner aussi bien la mise en place de schemes de paiement européens, le déploiement de l’Instant payment et la poursuite de la rénovation de la carte de paiement, l’identification électronique et l’authentification forte, l’open banking et l’open payment, mais aussi les technologies nouvelles, IA, blockchains… jusqu’à la monnaie digitale, quelle que soit la formule retenue…

Tout cela est en cours de réflexion, et c’est donc un programme ambitieux qui pourrait émerger. Mais, comme dirait un ancien président de la République, c’est aussi une « ardente obligation ».

Une ardente obligation

Alors est-ce réaliste ? D’abord, un constat d’espoir. Avec l’Instant payment, qui complète le paysage européen des instruments de paiement déjà riche avec le SCT et le SDD, ainsi que la carte bancaire qui se rénove notamment avec le sans contact et la reconnaissance biométrique digitale, avec l’authentification forte, avec les travaux en cours au plan européen, sur la facture électronique, le paiement mobile, etc., c’est une grande œuvre qui se construit devant nous.

Deuxième constat : une situation exceptionnelle se présente à nous, avec une prise de conscience généralisée de cette menace, au niveau des Pouvoirs Publics européens et français, avec la prise de conscience de l’importance de ne pas se contenter de petits pas mais de se fixer des objectifs ambitieux et audacieux, et la volonté d’affirmer une souveraineté européenne. Mais aussi, avec l’arrivée aux commandes européennes d’une nouvelle Commission et d’un nouveau Parlement européens qui sont là pour cinq ans, et d’une nouvelle présidence de la Banque Centrale, tous conscients des enjeux et des risques. Au moment de la mise en place de cette nouvelle gouvernance européenne, on ne peut que constater l’opportunité qu’elle représente, mais aussi la lourde tâche qui l'attend.

Car cette ambition européenne suppose des décisions fortes et de long terme et aussi quelques évolutions majeures. Elle suppose :

  • une consolidation industrielle et bancaire, pour constituer de grands PSP et des « Big FinTechs » européennes et pour faire mûrir quelques licornes ;
  • un nouveau modèle économique à long terme, permettant de financer ces évolutions ;
  • et donc une évolution de la politique concurrentielle européenne, à la fois pour éviter de se faire rafler quelques beaux fleurons et pour favoriser l’émergence de quelques champions européens.

Sans cette évolution, sans cette consolidation industrielle et bancaire, sans un modèle économique qui assurera le relais jusqu’au mûrissement, et non uniquement l’émergence, de l’économie de la Data, l’Europe ne pourra résister au flot des BigTechs internationales. Elle pourrait se retrouver reléguée en deuxième rang de la compétition mondiale dans les paiements. Il faudra donc agir vite et avec détermination.

Un Forum européen des paiements

Dès lors, il faut se mobiliser sur les paiements. Il convient d’organiser un dialogue, interprofessionnel et transnational, plus ouvert et plus direct entre les principaux acteurs européens des paiements, pour débattre des grands sujets et des grands projets, pour mieux se concerter, avant de porter quelques propositions ou recommandations vers les instances de décision. Une telle organisation doit aussi viser à renforcer les liens directs entre les acteurs bancaires, industriels et de service, et à promouvoir des relations, des partenariats, voire des joint-ventures ou des rapprochements industriels, pour faire émerger ces grands acteurs européens de demain que chacun appelle de ses vœux. C’est ce que nous nommons le Forum européen des paiements (Europe Payments Forum).

La France a tout intérêt à initier une démarche de ce type, et ce pour plusieurs raisons : elle est sans conteste un des pays leaders dans les paiements en Europe et elle le sera d’autant plus après le Brexit ; elle dispose d’entreprises majeures présentes sur tous les maillons de la chaîne des paiements. Mais, à l’inverse, la France a parfois aussi une réputation d’arrogance et d’individualisme, qui l’a conduite à rester, historiquement, à l’écart de certaines organisations de concertation professionnelles. Enfin, à la différence d’autres capitales de l’Union européenne, comme Berlin, Londres ou Amsterdam, Paris est une capitale qui manque d’une présence et d’évènements majeurs dans les paiements en Europe, même si les choses bougent : pour la première fois en 2019, Paris Europlace a ouvert son Forum Financier International aux thèmes des paiements. Paris pourrait devenir un haut lieu de la concertation européenne dans les paiements.

France Payments Forum souhaite œuvrer ardemment à ce dialogue paneuropéen, et au rapprochement entre tous les acteurs du paiement en Europe, comme il le fait en France, dans une démarche ouverte, interprofessionnelle et directe. Il souhaite œuvrer à l’émergence et à l’organisation d’un tel forum européen.

L'auteur

* Cet article reprend l’intervention d’Hervé Sitruk lors du Workshop Revue Banque, (R)Evolution digitale, qui s’est tenu le 5 novembre 2019.

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