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« Être un client, ce n’est pas péjoratif »

Alors que Visa Europe vient d’annoncer des résultats exceptionnels, la fusion avec Visa inc. se précise. Cela aidera-t-il Visa à mieux appréhender ses relations avec les banques et les nouveaux entrants de la FinTech ?

Le 26/02/2016
Gérard Nébouy

Comment se passe la réintégration dans le giron américain ?

Ce projet One Visa doit faire simplement maintenant l’objet d’une validation par les autorités de la concurrence à différents niveaux, mais il est sur les rails. Il fait que Visa – qui était un ensemble de sociétés de nature et de structure associative, mais sur des bases juridiques différentes jusqu’en 2007 à travers le monde, et qui s’était séparé en deux blocs : un bloc coté à New York, Visa inc., et une structure européenne qui était restée sur un modèle associatif – a décidé de fusionner. Visa inc. va racheter Visa Europe et créer une entreprise qui sera de très loin le leader mondial dans son domaine d’activité. On parle d’une enveloppe de l’ordre de 22 milliards d’euros pour les banques européennes [1]. C’est un projet économique important, mais c’est aussi et surtout un projet industriel, parce qu’on vit dans un environnement qui change et évolue de plus en plus vite. La compétition sur les moyens de paiement ne vient pas des acteurs traditionnels que l’on connaissait autrefois. Bien sûr, il y a de la compétition entre les banques et de nouveaux entrants, comme les grandes marques de la distribution, en particulier sur l’acquisition des flux ; mais avec les technologies et les évolutions sociales, il y a de nouveaux entrants qui s’appellent Apple, Google, Samsung. Ils viennent tous, parfois pour des raisons différentes, sur notre terrain de jeu. Or, aujourd’hui, pour faire face et discuter avec ces grands mondiaux, on ne peut plus se contenter d’être européens : on a besoin d’une réponse mondiale, d’une société capable de discuter sur la même base. Le moment était venu : le rapprochement a été décidé,  il a été acté par le board européen et il aura lieu entre avril et juin 2016.

Cette nouvelle structure va amener à l’Europe toute la puissance du groupe mondial, mais à l’instar de ce qui se pratique dans les autres régions de Visa, le nouvel ensemble saura rester très régional. Visa a plusieurs hubs à travers le monde et sait ce que c’est aujourd’hui que de travailler avec des régions qui ont une culture différente. Visa adapte sa stratégie localement aux besoins des pays des régions concernées. L’Europe représentera quelque chose d’important au sein de Visa inc. puisqu’elle va représenter 28 % du chiffre d’affaires carte du nouvel ensemble. Après le continent américain, l’Europe sera le deuxième marché de Visa inc. : il va rester à Londres une équipe de direction de très haut niveau et une structure bien en place pour assurer le développement du deuxième marché de l’entreprise.

Et pour la France et les banques françaises ?

Les banques françaises vont toucher un gros chèque, ce qui est bien pour elles. Elles vont retirer les fruits de cet investissement passé auprès de Visa. Ensuite la structure française était considérée comme un axe de déploiement régional particulièrement intéressant par Visa Europe. Tous les atouts dont on peut profiter au niveau global vont rejaillir sur le marché français et permettront à Visa France d’être encore plus rapide et efficace dans les déploiements des nouvelles solutions. Il y aura toujours une implantation forte en France : la France est le deuxième marché européen de Visa après les îles britanniques, elle pèse 18 à 20 % du chiffre d’affaires carte en Europe. Nous disposerons de beaucoup plus de capacités pour lancer les nouveaux produits que par le passé.

Au point de vue relationnel, comment vont s’organiser les relations entre Visa et les banques ?

Nous sommes dans un modèle de société capitalistique, nous allons avoir des clients, mais être un client, ce n’est pas péjoratif. Nous avons la chance d’avoir en France au moins cinq grandes banques à taille mondiale et qui sont importantes pour Visa, non seulement pour la France, mais aussi pour le reste de l’Europe et du monde. La France va rester un marché clé pour Visa. Dans chaque pays, nous allons garder des national executives qui seront des sortes de conseils d’administration locaux qui permettront aux banques de se coordonner et de voir avec Visa ce qu’elles ont envie de développer en commun. Pour être clair, le conseil d’administration de Visa France, même si sa nature change, reste toujours un point d’ancrage pour les banques. Nous garderons un lien collectif avec les banques localement dans chacun des grands pays de Visa Europe, en particulier en France. Après comme avec toute entreprise commerciale, les banques auront en fonction de leur taille et de leurs besoins des rapports adéquats avec la structure.

Quelles conséquences pour l'emploi chez Visa France ?

C’est beaucoup trop tôt pour le dire. Il est évident que des synergies vont être mises en œuvre. Les principales seront probablement dans le domaine IT puisqu’on va réutiliser des plates-formes. J’insiste sur un point : les centres de traitement et les bases de données, qui sont en Angleterre, resteront en Angleterre. C’est un accord passé avec la banque centrale anglaise pour qu’il n’y ait pas d’externalisation vers un autre pays, les États-Unis pour ne pas les citer, de l’ensemble de nos centres de traitement informatique. Les données restent en Europe. Maintenant, nous investirons de façon intelligente dans des systèmes uniques. C’est d’ailleurs l’un des principaux éléments de création de valeur pour Visa inc.

Est-ce qu’il y aura des changements ?

Oui. Il est trop tôt pour en parler.

Est-ce que nous garderons nos spécificités ?

Tout à fait. Les produits développés en France (Visa Platinum, Visa Infinite) ont été taillés pour le marché français, il faudra toujours des équipes pour les développer et les mettre en œuvre. Peut-être qu’un jour on me demandera de partager ces expériences avec certains de mes collègues ailleurs en Europe ou dans le monde. Cela va changer des choses ; quoi ou comment, nous verrons dans les mois qui viennent.

Qu’il s’agisse de Compte Nickel, Number 26 ou Revolut, de plus en plus de solutions FinTech arrivent sur le marché ; or, pour toutes ces solutions,  la carte est pour l’instant MasterCard. Que fait Visa ?

Le rôle principal de Visa est d’assurer la sécurité des moyens de paiement. Alors oui pour se rapprocher de tous ces nouveaux acteurs… dans un contexte où nous garantirons la sécurité générale du système. Aujourd’hui, nous sommes dans un environnement où beaucoup d’entreprises s’intéressent à nos métiers. Il n’y aura pas beaucoup de survivants. Nous sommes prêts, et nous l’avons démontré avec Visa Collab, à ouvrir la porte et à accompagner les entreprises qui apporteraient un élément de valeur complémentaire à la chaîne de valeur actuelle. Nous le faisons avec Collab sur des dossiers innovants comme des objets connectés, et avec de grandes entreprises, parce qu’il n’y a pas que les PME qui interviennent dans la chaîne. Quand nous discutons avec Apple, avec Google, avec Samsung, nous sommes en train de changer la donne. De par sa taille, le nouvel ensemble Visa pourra continuer à innover avec les grands groupes et, en étant présent dans la Silicon Valley, à jouer toutes les cartes d’innovation là-bas. Et nous continuerons au niveau européen à analyser et essayer de donner leurs chances à toutes ces entreprises.

Et qu’en est-il du paiement HCE [2] en France ?

Le pilote est terminé. Nous rentrons en phase de généralisation. L’outil est en fin de construction et je pense qu’avant l’été nous pourrons annoncer sur un certain nombre de banques et sur une taille de marché significative le fait d’être rentré en développement industriel et déploiement commercial classique.

 

Propos recueillis par Stéphanie Chaptal

[1] Évaluation du montant payé par Visa inc. aux banques européennes qui détiennent Visa Europe.

[2] Host Card Emulation : technologie de sécurisation des transactions de paiement mobile dans le cloud.

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