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Marchés

Italie : une nouvelle matérialisation du risque politique

Le 28/06/2018
Sophie Gauvent

Lors du scrutin italien du 4 mars 2018, les bons scores des deux partis dits « populistes », le Mouvement 5 étoiles et la Ligue, puis leur alliance pour former un gouvernement le 31 mai au soir, après moult rebondissements, a surpris les marchés qui ont mal réagi. Stratégiste chez LBPAM, Stéphane Déo rappelle que « tous les observateurs jugeaient que la formation d’un gouvernement par ces deux partis était très improbable. La mauvaise réaction des marchés s’est traduite essentiellement sur le marché des taux qui se sont tendus ; les taux à 10 ans sont passés de 1,50 % début mai à 2,89 % le 29 mai alors que, sur la même période, les taux à 2 ans ont été encore plus marqués, passant de -0,30 % à 2,70 % ! Mais l’indicateur le plus impressionnant était celui de la volatilité : le 29 mai, la variation de 69 pb sur le 10 ans italien montrait que le marché n’arrivait pas à trouver un prix d’équilibre stable ; on n’avait pas vu cela depuis Lehman Brothers en 2008 ! » C’est le niveau d’endettement de l’Italie qui inquiète les marchés : un dérapage budgétaire pourrait avoir des conséquences graves et c’est la crainte des marchés face au programme du nouveau gouvernement.

Pour Éric Galiègue, analyste financier indépendant au sein de Valquant Expertyse, l’action politique concerne davantage qu’avant les marchés financiers pour plusieurs raisons : « d’une part, des mouvements populistes rencontrent un important succès alors que leurs programmes sont loin d’être favorables au développement de l’économie et aux marchés financiers ; d’autre part, les décisions protectionnistes de Monsieur Trump, de même que le Brexit viennent contrarier le dogme dominant selon lequel le commerce international maximise la croissance. Enfin, le climat entre les nations s’est dégradé, comme l’ont montré le G7 des 8 et 9 juin 2018 mais aussi la sortie des États-Unis de la Cop 21 et de l’accord avec l’Iran, ce qui incite les entreprises à la prudence et donc à moins investir car le monde est moins sûr ». Et pourtant, les marchés actions réagissent assez modérément s’étonne Éric Galiègue : « Même en 2016, avec le double choc du Brexit et de l’élection de Donald Trump, les marchés actions ont digéré ces très mauvaises nouvelles. Des secousses ont été visibles sur les marchés juste après l’annonce des résultats puis tout est rentré dans l’ordre. À mon sens, les marchés ne prennent pas en compte le niveau de risque qui a augmenté. En effet, le CAC 40 est à 5 500 points et le Dow Jones est au plus haut. Et la crise italienne n’a occasionné que 3 jours et demi de secousses sur le marché actions avec une perte de 4 % qui a vite été récupérée. Si les marchés actions sont si optimistes c’est en raison de l’environnement d’hyper liquidité qui s’explique notamment par les QE européen et japonais. Sous morphine, les marchés ne perçoivent pas suffisamment les risques. »

Christian Parisot admet que le marché actions a très vite rebondi après l’arrivée au pouvoir des partis populistes en Italie mais il précise que le marché taux reflète encore, quant à lui, une inquiétude : « les taux se tendent sur la dette souveraine italienne mais aussi, par effet de contagion, sur la dette émise par les banques italiennes car elles détiennent beaucoup de dette souveraine italienne ; de ce fait, les actions des banques italiennes sont encore chahutées en bourse (précisons qu’elles l’étaient déjà avant les élections). Mais dans son ensemble, le marché actions s’est vite ressaisi car il est assez indifférent au risque de dérapage du déficit budgétaire italien ; bien sûr si les difficultés du marché taux allaient jusqu’à un crash obligataire, elles entraîneraient le marché actions ; une sortie de l’Italie de la zone euro serait bien sûr elle aussi sanctionnée par le marché actions »

Stéphane Déo  estime lui aussi que le marché des taux est resté élevé et prend donc bien en compte le risque politique en Italie. Il décèle en revanche une certaine indulgence du côté du marché actions qui n’intègre pas assez le risque (seules les actions des banques italiennes souffrent), ce qui lui fait dire que « globalement, le marché actions italien reste vulnérable car il a peu corrigé ».

Scrutés par les marchés, les risques politiques demeurent insaisissables : les marchés ont beaucoup de mal à les anticiper. S.G.

Achevé de rédiger le 14 juin 2018.

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