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Marché de matières premières

Trois scénarios possibles

Le 24/11/2014

Depuis ​2011, le prix du baril de pétrole s’est établi autour de 100 dollars. Cette stabilité des prix et la volatilité réduite qui en résulte sur les marchés peuvent sembler étonnantes, compte tenu des événements qui secouent les pays producteurs de pétrole – en Libye, Syrie ou au Sud Soudan – et qui auraient normalement dû provoquer une flambée des cours. Cette situation paradoxale est due à une surproduction mondiale de matières énergétiques, qu’il s’agisse du pétrole, du gaz ou du charbon. Mais derrière cette apparente stabilité, le secteur de l’énergie, comme les autres marchés de matières premières, connaît des évolutions structurelles profondes que le cabinet de conseil Oliver Wyman a cherché à identifier.

Vers une montée des risques

Ainsi, dans une étude récente [1] sur le négoce de matières premières, les auteurs Alexander Franke, Ernst Frankl et Roland Reichtsteiner d’Oliver Wyman ainsi que Graham Sharp (Trafigura) ont distingué cinq courants de fond.

  1. L'arrivée à maturité de nombreux marchés de matières premières, désormais raisonnablement liquides et transparents, a pour conséquence de réduire les marges des négociants : les auteurs de l’étude estiment par exemple que celles-ci ont baissé de 40 % en 5 ans sur le marché du charbon thermique.
  2. Les banques, désormais fortement régulées sur leurs activités de trading (via le Dodd Frank Act aux États-Unis et CRD 4 en Europe), ont réduit la voilure : c’est le cas de 9 des 10 plus importants établissements occidentaux présents dans ces activités. Les conséquences en termes de liquidité sont variables : les activités sur les marchés dérivés, notamment, ont été reprises par les acteurs restants ; celles sur certains marchés de matière première ont été récupérées par des hedge funds ou de grandes sociétés de négoce.
  3. Trois catégories d’acteurs – producteurs, intermédiaires (sociétés de négoce et banques y compris) et consommateurs industriels – interviennent sur les marchés de matières premières, dans des proportions qui peuvent être très variables : les marchés des métaux et des minerais sont dominés par un nombre limité de grands acteurs, tandis que les marchés de l’énergie (pétrole, gaz ou électricité) sont fragmentés entre de très nombreux opérateurs. Les prochaines années devraient être marquées par un recentrage de ces derniers : ceux-ci devraient conforter leurs positions créatrices de valeur, comme le font les producteurs de pétrole en investissant dans les activités de négoce pour assurer les débouchés de leur production ; en revanche, ils devraient sortir de celles où ils n’atteignent pas une masse critique suffisante. Cette concentration des marchés risque de mettre en danger les producteurs de plus petite taille ou les sociétés de négoce indépendantes, dont seules deux sur trois pourraient survivre, selon les auteurs de l’étude.
  4. Dans cette course à la taille, les sociétés de négoce pour développer leurs activités les plus porteuses vont rechercher des financements notamment sur les marchés obligataires ; mais la prise en compte de cet endettement dans leur rating par les agences de notation peut provoquer un relèvement du coût de leur financement, qui réduira leur marge et les incitera à réduire les stocks « tampons » qu’elles conservent pour faire face à d’éventuelles ruptures d’approvisionnement.
  5. En outre, la période actuelle de surproduction de matières premières contraint les négociants soit à engager des montages plus risqués et plus consommateurs de capital pour maintenir leur rentabilité, soit à abandonner purement et simplement certains marchés. Cela accroît encore, à terme, la possibilité de rupture dans l’approvisionnement et de flambée des prix des matières premières.

L’avenir en question

Face à cette montée des risques, Oliver Wyman a établi trois scénarios d’évolution possibles.

Scénario 1 : un marché en rupture

Si la volatilité reste faible et la réglementation dans l’état actuel, mêmes les opérateurs qui ont récupéré les activités dont les banques se sont retirées risquent de ne pas y trouver leur compte et chercheront, eux aussi, à réduire leur courant d’affaires devenu trop peu profitable. Il deviendra alors difficile de trouver des couvertures sur ces marchés ou des volumes au comptant. L’absence ou une présence moindre des intermédiaires ne permettra plus de gérer dans de bonnes conditions les déséquilibres entre offre et demande. En revanche, si les agences de notation revoient leur base d’évaluation des stocks et de la dette à court terme dans les bilans des négociants, ceux-ci pourraient plus facilement maintenir leurs marges et leurs positions dans ces marchés.

Scénario 2 : retour à la normale

Un retour de la volatilité et une meilleure adaptation des méthodes de rating appliquées aux sociétés de négoce engageraient un cercle vertueux qui rendrait ces marchés plus attractifs. Les opérateurs restants, producteurs, consommateurs industriels et investisseurs, pourront alors remplacer efficacement les banques. Ils pourront développer des démarches de gestion des risques et des offres structurées proches de celles proposées par ces dernières, améliorant ainsi le fonctionnement de ces marchés.

Scénario 3 : les banques, le retour

La régulation a été principalement conçue pour décourager une spéculation qui alimenterait une hausse des prix à la consommation. Néanmoins, compte tenu des évolutions présentées précédemment, ces derniers risquent de subir le contrecoup d’un marché dont l’approvisionnement deviendrait plus cahotique, le résultat étant alors à l’inverse de celui recherché. Une adaptation de la régulation permettrait aux banques de réinvestir ces marchés en y imposant des pratiques de gestion des risques et en y apportant une liquidité accrue.

[1] The Dawn of a New Order in Commodity Trading (Act III), par Alexander Franke (Partner, Oliver Wyman’s Energy Practice), Ernst Frankl (Principal, Oliver Wyman’s Energy Practice), Roland Reichtsteiner (Partner, Oliver Wyman’s Energy Practice, et Global Head, the Oil & Gas Practice) et Graham Sharp (Co-founder, Trafigura, et Advisor, Oliver Wyman).

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