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Concentrations

Sale temps pour les mégafusions, place aux stratégies ciblées

Régulateurs, politiques et autorités de la concurrence semblent décidés à maîtriser la marche irrésistible de la mondialisation. Les mégafusions de 2007 pourraient bien être rangées dans les placards de l'Histoire, pour laisser place à des rapprochements aux fondements économiques certains.

Le 30/08/2011
Annick Masounave

La deuxième phase des mégafusions, annoncée en 2011, aura-t-elle lieu ?

Exit, le projet de rapprochement entre la Bourse de Singapour (SGX) et la Bourse australienne (ASX) annoncé officiellement le 25 octobre 2010, après deux années de tractations. Il s’agissait de l’une des plus grandes opérations du secteur financier en Asie, évaluée à 8,3 milliards de dollars, et qui aurait vu naître la cinquième Bourse mondiale en termes de capitalisation de marché. Le 8 avril dernier, le gouvernement australien a usé de son droit de veto, pour cause de protection des intérêts nationaux. Wayne Swan, trésorier fédéral australien [1], expliquait : « Ce n’est pas une fusion, mais une prise de contrôle qui verrait le secteur financier australien devenir la filiale d’un concurrent en Asie. Je reste ouvert à un deal intéressant pour l’Australie, s’il se présente. »

ASX a déclaré vouloir participer à la consolidation qui se met en place dans la région, et table, malgré l’échec de l’opération, sur une coopération future avec SGX. Au vu des travaux engagés au niveau de l’ASEAN, on peut tout de même se demander si les Australiens n’ont pas manqué une opportunité historique d’intégrer l’un des marchés les plus dynamiques (voir Encadré).

Les autorités de la concurrence, gendarmes impitoyables

Le 20 juin dernier, c’est le projet de fusion entre les plates-formes multilatérales d’échange (MTF) BATS et Chi-X qui a subi un revers sévère, infligé par les autorités britanniques. Alors que les deux groupes avaient déjà annoncé la migration de BATS Europe avec la plate-forme de Chi-X pour le 12 septembre, l’OFT (Office of Fair Trade) a décidé de transmettre le dossier à Commission de la concurrence britannique. En effet, les travaux de l’OFT ne lui ont pas permis d’écarter le risque d’une atteinte à la bonne concurrence sur le marché britannique. Charge à la commission de s’en assurer par des travaux complémentaires qui devraient s’achever le 2 décembre prochain (voir Encadré).

Quelques jours plus tard, la Bourse de Toronto (TMX) et celle de Londres (LSE) ont également dû abandonner un projet de fusion entre égaux rendu public le 9 février dernier. Un consortium de treize banques et fonds de pensions canadiens, Maple Group Acquisition Corp [2], a eu raison des arguments du conseil d’administration de la société [3]. Au terme d’une bataille médiatique intense, les deux Bourses ont préféré annoncer la fin de leurs pourparlers le 29 juin 2011, plutôt que d’essuyer un vote négatif le lendemain, à l’occasion de l’assemblée générale des actionnaires. Ceci, au grand soulagement des responsables politiques canadiens. L’étude des conditions d’une offre, cette fois hostile, émanant de Maple, se poursuit. L’échéance a été fixée au 20 septembre.

Dernier projet phare de l’année, et certainement le plus emblématique, la fusion entre NYSE Euronext et Deutsche Börse reste suspendue à la décision de la DG Concurrence. Sans grande surprise, cette dernière a annoncé le 4 août le prolongement de la période d’observation jusqu’au 13 décembre prochain (voir Encadré).

Faisant fi de la marche a priori irrésistible de la mondialisation des échanges, de la concurrence et de l’innovation galopantes, les frilosités nationales, couplées à la peur d’un emballement des marchés [4], viennent contraindre les volontés des Bourses.

Quelles alternatives stratégiques ?

Si la mondialisation des échanges n’est pas remise en question à proprement parler, superviseurs comme politiques ne semblent plus être convaincus de la nécessité de créer des mastodontes multinationaux pour attirer les investisseurs.

La priorité est davantage donnée à des opérations d’intégration régionales ou nationales, dont beaucoup  se concrétisent en 2011. Par exemple, les Bourses de Tokyo (TSE) et d’Osaka (OSE) ont engagé au mois de mars des pourparlers qui devraient aboutir à la fin du mois de septembre 2011.

En Asie du Sud-Est, Philippine Stock Exchange et Philippine Dealing & Exchange Corp., les deux Bourses des Philippines, ont entamé un processus similaire, première étape avant une coopération renforcée avec SGX. Les Bourses asiatiques sont en effet en train de mettre en place une intégration régionale (voir Encadré).

L'intégration régionale est également au goût du jour en Amérique du Sud, où trois pays (Colombie, Chili et Pérou) ont lancé le 30 mai 2011 le Latin Integrated Market (MILA), faisant de l’alliance la seconde Place boursière de la zone en termes de capitalisation de marché, après le Brésil. Le Mexique et Panama pourraient rejoindre l’alliance dans les 5 ans, selon les termes d’un accord conclu au mois d’avril 2011.

La croissance organique ? Oui, mais avec une pincée d’innovation

Que deviennent alors les candidats malheureux aux opérations de concentration ? Le LSE, ancien candidat à la reprise de TMX, aurait engagé des pourparlers en vue de l’acquisition de la Bourse de Santiago (Bolsa de Comercio de Santiago – BCS). L’annonce officielle de la tenue de transactions a été faite le 3 juillet dernier, à l’occasion de la visite à Londres du ministre des Finances chilien, Felipe Larraín. Ainsi que le déclarait ce dernier, si l’opération se conclut, le Chili deviendrait une passerelle vers le LSE pour les membres du MILA.

D’autres préfèrent conserver leur indépendance et disent ne souhaiter aucun rapprochement. Ainsi, SGX, ancien candidat au rachat de la Bourse australienne, dit vouloir se concentrer sur une croissance organique. Après le lancement d’une offre de colocation [5], elle souhaite coter des produits en RMB, profitant ainsi du dynamisme du marché chinois [6].

Il semble que NASDAQ OMX suive la même voie. À l’occasion de la publication de ses profits au titre du 2e trimestre 2011, le groupe a communiqué sur sa «capacité à faire croître [ses] activités de manière organique ». Ce qui serait de nature à faire taire les rumeurs sur une éventuelle offre sur le London Stock Exchange.

L’appétit d’acquisition de la seconde Bourse transatlantique ne semble cependant pas totalement rassasié. Des rumeurs évoquent un projet de prise de  participation minoritaire dans LCH.Clearnet, le compensateur franco-britannique. Si cette rumeur s’avère fondée, NASDAQ OMX pourrait se trouver en concurrence avec Markit, une société spécialisée dans la vente d’informations financières, ou encore le London Stock Exchange, bien que ces derniers aient refusé de commenter cette rumeur. Au mois de mai 2011, LCH.Clearnet a confirmé avoir été approché par différentes organisations, sans préciser lesquelles.

Plutôt que les mégafusions, les projets d’intégration régionale ont le vent en poupe. Les projets de l’ASEAN ou des Bourses d’Amérique latine ne sont pas guidés par une logique de synergies ou d’économies d’échelle. Sous-tendus par des projets de construction d’espaces économiques communs, ils ne sont que l’une des composantes de plans plus vastes, visant à faciliter les échanges entre les acteurs économiques de la zone. En somme, ils sont ancrés dans une réalité économique dont les Bourses semblent aujourd’hui cruellement déconnectées.

 

Achevé de rédiger le 23 août 2011

[1] Source : Bloomberg, 8 avril 2011.

[2] Les membres du consortium sont les suivants : Alberta Investment Management Corp., Caisse de dépôt et placement du Québec, Canada Pension Plan Investment Board, CIBC World Markets Inc., Desjardins Financial Group, Dundee Capital Markets Inc., Fonds de solidarité des travailleurs du Québec, GMP Capital Inc., National Bank Financial Inc., Ontario Teachers' Pension Plan, Scotia Capital Inc., TD Securities Inc. et The Manufacturers Life Insurance Company.

[3] TMX, Communiqué de presse du 24 juin 2011.

[4] Voir dans ce même dossier l’article consacré à l’innovation.

[5] Mise à disposition de locaux par la Bourse, afin de servir des clients désireux de mener leurs opérations le plus rapidement possible.

[6] Voir dans ce même dossier l’article consacré aux Bourses chinoises.

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