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Financement des entreprises

« Notre objectif est que le capital-investissement soit deux fois plus important d’ici à 5 ans »

Dans la préoccupation actuelle de financement de l’économie en développant l’investissement à long terme, le capital-investissement a tout son rôle à jouer notamment vis-à-vis des PME. Michel Chabanel détaille les résultats et atouts de cette activité et souligne les améliorations possibles, notamment en ce qui concerne les fonds levés auprès des investisseurs institutionnels et la réglementation dont ils sont l’objet.

Le 26/02/2016
Michel Chabanel

Quel état des lieux faire du capital-investissement début 2016 ?

Il est globalement positif. Depuis les 30 années d’existence de l’AFIC, notre industrie du capital-investissement s’est développée à la fois en volume et en densité. Le capital-investissement français est le deuxième en Europe, derrière l’Angleterre, mais devant l’Allemagne. Nous avons en outre un taux de pénétration des PME parmi les plus élevés : nous accompagnons 1 % des PME en France, contre à 0,3 ou 0,4 % dans les autres pays. En Allemagne, les capital-investisseurs suivent beaucoup moins d’entreprises, mais pour des montants unitaires plus élevés. L’un des combats de l’AFIC consiste à conserver la capacité de développement des petits fonds, car nous avons un tissu entrepreneurial de PME qu’il faut continuer à soutenir.

Quelle part du financement des PME représente le capital-investissement ?

Une part très significative. Ainsi, en 2014, le capital-investissement a apporté aux PME un montant 28 fois supérieur aux financements boursiers. Ce qui semble logique, car aller en Bourse suppose une maturité supplémentaire, une taille critique, une histoire particulière à vendre, et demande de répondre aux obligations réglementaires. Notre relation aux entrepreneurs est incarnée, nous sommes un partenaire de confiance et accompagnons les entreprises sur le long terme, pour 5 et 6 ans en moyenne. Notre rôle ne se limite pas au financement ; il consiste également à les conseiller sur l’organisation, la gouvernance et surtout de les accompagner dans leur projet de développement. Parfois, nous sommes face à des PME qui hésitent à exporter, car elles estiment cela compliqué : en leur donnant les moyens d’investir dans une direction commerciale à l’international, nous leur permettons de franchir ce pas. Nous leur apportons aussi une sécurité financière : le seul fait d’avoir des investisseurs financiers donne souvent un accès plus facile, et à de meilleures conditions, aux financements bancaires.

Quel a été l’impact de la crise sur l’activité ?

Cet impact a été contrasté. Si le capital-investissement français s’est beaucoup développé jusqu’en 2007, la crise a eu un impact non négligeable sur nos levées des fonds – qui étaient de l’ordre 11 milliards d’euros avant la crise et sont tombées à 5 milliards après –, ce qui a eu des conséquences directes sur le montant de nos investissements dans les entreprises. Toutefois, depuis deux ans, la situation s’améliore, avec une forte croissance des levées de capitaux et des investissements, même si nous n’avons pas retrouvé les montants d’avant la crise. En 2014, nous avons levé 10 milliards d’euros et investi 8,7 milliards.

Cette tendance s’est confirmée au 1er semestre 2015, avec une stabilité des investissements et une amélioration significative des levées de fonds. La moitié des capitaux levés viennent de l’étranger. C’est un bon signe, mais il s’agit de grands investisseurs et fonds de pension, qui limitent les lignes pour mieux les suivre et allouent donc l’épargne qu’ils ont collectée à un nombre restreint de sociétés de capital-investissement, avec des tickets assez élevés. De plus, ils ont des règles strictes, comme celle ne pas dépasser 10 % du fonds investi qui les contraint à n’investir que dans les quelques très gros fonds de capital-investissement de la Place.

Concernant les taux de rendement, ils sont restés stables depuis dix ans, aux alentours de 10 % nets par an, largement au-dessus des placements boursiers, obligataires ou immobiliers. Pendant la crise, ils ont certes un peu baissé, mais ne sont pas descendus plus bas que 9 %. Ce rendement s’obtient uniquement grâce au développement de l’activité des entreprises. Sur les 5 dernières années, l’ensemble des entreprises financées par le capital-investissement français ont augmenté deux fois plus vite que le PIB et elles ont créé environ 314 000 emplois en net, alors que le secteur marchand en détruisait 123 000 sur la même période.

Pour l’investisseur dans un fonds, le risque est faible si le portefeuille est bien réparti. Par exemple, certains fonds de pension américains, qui investissent déjà plus de 10 % de leurs encours dans le capital-investissement ont annoncé vouloir monter à 30 %, car ils considèrent que cette forme de placement est la moins risquée et la moins volatile. Si sur un fonds donné il peut y avoir des déconvenues sur une ou deux transactions, elles sont compensées dans la majorité des cas par les performances des autres, et la rentabilité du fonds n’est pas affectée.

Le capital-investissement peut-il contribuer à développer l’investissement de long terme, une des grandes préoccupations en matière de financement de l’économie ?

C’est sa philosophie, mais encore faut-il avoir l’argent pour le faire. Alors que l’épargne est abondante en France, elle est trop peu orientée vers l’économie réelle et sur le long terme. Nous souffrons d’une allocation très faible des institutionnels français dans notre classe d’actifs. Selon les chiffres de l’AFII [1], seulement 0,74 % des actifs des investisseurs institutionnels est orienté dans le capital-investissement en France. Ce pourcentage est de 3 % en Europe et d’environ 8 % aux États-Unis, en incluant les fonds de pension.

L’absence de fonds de pension en France capables d’investir à long terme, le non-décollage du contrat euro croissance, et plus spécifiquement la réglementation Solvabilité 2, qui contraint les compagnies d’assurance à investir peu dans le capital-investissement ou le non-coté au sens large… tout cela ne va pas dans le bon sens. Sur Solvabilité 2, nous avons obtenu des améliorations en ramenant le ratio de charge en fonds propres de 49 % à 39 %, comme pour les actions cotées. Or nous sommes une classe d’actifs moins volatile et moins risquée que les actions cotées. Nous avons collaboré avec un professeur d’HEC qui a montré, grâce aux très longues séries statistiques dont nous disposons, que le secteur affichait entre 18 et 24 % de risque de perte (la Value at Risk), très en deçà du ratio dont on nous charge aujourd’hui encore. Il existe un vrai potentiel d’amélioration : le risque attribué par Bruxelles au capital-investissement est surpondéré alors qu’il a été démontré, même en période de crise, qu’il n’a jamais atteint 39 %.

Pensez-vous avoir une chance d’aboutir à une nouvelle baisse de cette pondération ?

Pourquoi pas ? Il faut arriver à motiver tous les acteurs : d’abord pousser nos propres gouvernants à intervenir auprès de la Commission européenne ; puis nos collègues étrangers s’agissant d’une réglementation européenne.

Nous travaillons ainsi avec l’EVCA [2], rebaptisée InvestEurop, pour faire des démarches auprès de Bruxelles. Mais nous sommes conscients que tous les acteurs n’ont pas les mêmes enjeux : les Anglais par exemple, qui ont des fonds de pension, ont exclu ces derniers de Solvabilité 2. Ils n’ont donc pas de contraintes et l’argent afflue ! La France présente un cas particulier, où l’assurance vie draine une part majoritaire de l’épargne, avec toute la réglementation qui s’y applique.

Comment envisagez-vous la transition énergétique en matière de capital-investissement ?

Compte tenu de l’empreinte économique que représentent les entreprises que nous accompagnons, nous sommes très engagés dans ce domaine. L’AFIC a été la première association du capital-investissement dans l’OCDE à adhérer aux « Principles for Responsible Investment » des Nations unies et nous avons créé une commission pour nous saisir de ce sujet, il y a 8 ans déjà. Notre rôle est d’inciter les entreprises à être le plus exemplaire possible. Nous apportons notre aide pour qu’elles optimisent leurs dépenses énergétiques, trouvent des produits de substitution ou investissent pour réduire leur consommation.

L’AFIC a ainsi mis en place une charte qui prend en compte de manière précise les critères ESG [3] et qui s’applique systématiquement aux nouveaux adhérents. Nous avons publié notre deuxième rapport ESG qui fait le point sur les actions menées par nos adhérents et sur les progrès réalisés. La bonne nouvelle est un engagement croissant des professionnels en faveur de l’ESG, de plus en plus intégré en amont dans les processus d’investissement. À cela s’ajoute une plus grande transparence dans la communication des fonds et des entreprises.

Enfin l’AFIC compte des fonds cleantechs, spécialisés sur la transition énergétique. Nous avons investi plus de 2 milliards au cours de ces 5 dernières années dans 400 entreprises cleantechs.

Quels sont vos objectifs actuels ?

Notre objectif, ambitieux, est que le capital-investissement double de taille en 5 ans. Il existe un potentiel : à l’heure actuelle les entreprises ne manquent pas de dettes, mais de fonds propres. Une machine-outil, une extension des locaux peut se financer avec de la dette ; mais il faut des fonds propres pour se lancer dans des projets plus ambitieux et être capable de prendre d’autres types de risques : créer de nouveaux produits, s’implanter à l’étranger, faire des acquisitions. Les PME doivent pouvoir consolider leur bilan.

Dans cette perspective, notre souhait est aussi que les entreprises françaises aient le meilleur environnement fiscal et réglementaire pour se développer et croître. Tout ce qui touche les entreprises, affecte aussi indirectement notre activité. Il nous faut veiller à ce que des lois qui de prime abord ont un objectif vertueux n’aient pas des effets en pratique qui les rendent nocives : la loi Hamon qui prévoyait par exemple de consulter les salariés avant toute cession de l’entreprise risquait en réalité de provoquer la panique au sein de l’entreprise et soulevait des problèmes manifestes de confidentialité de l’information… Cette loi est passée mais assortie de directives d’aménagement qui en précisent et limitent l’impact. Nous avons aujourd’hui un soutien global de la classe politique et du gouvernement qui comprend l’intérêt du capital-investissement. Ainsi, par exemple, nous avions une vraie problématique avec les FCPR [4] qui ne correspondent pas aux caractéristiques des véhicules dans lesquels investissent les étrangers, et qui de surcroît n’étaient plus éligibles à certains investisseurs, notamment allemands, car ne bénéficiant plus de la transparence fiscale. Nous avons bénéficié du soutien du gouvernement pour lancer en moins d’un an, dans le cadre de la loi Macron, la création de la société en libre partenariat (voir Encadré 1), statut qui s’inspire du partnership anglo-saxon.

 

[1] Agence française pour les investissements internationaux.

[2] European Private Equity and Venture Capital Association.

[3] Environnementaux, sociaux et de gouvernance.

[4] Fonds communs de placement à risque.

L'auteur

  • Michel Chabanel
    • Président
      AFIC (association française des investisseurs pour la croissance)

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