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Stratégie

Les nouveaux défis des banques de financement et d’investissement

La conférence organisée par le Master finance – Banque d’investissement et de marché (BIM) a réuni trois experts de l’industrie : Philippe Waechter, chef économiste de Natixis Asset Management, Colette Canciani, responsable de la stratégie de Crédit Agricole CIB, et Sylvain Forté, président de SESAMm, une FinTech orientée vers le Big Data et l’intelligence artificielle. Elle a été animée par Steve Giorno, analyste Loan Origination chez Crédit Agricole CIB, Verónica Camacho Herrero, analyste Structured Commodity Finance chez Société Générale CIB, et Hamza Bahaji, directeur du parcours BIM.

Le 31/08/2018
Hamza Bahaji

À peine remises d’une longue période d’après-crise, qui les a conduites à profondément repenser leurs modèles économiques, les banques de financement et d’investissement (BFI) se voient de nouveau confrontées à des grands challenges. Des nouvelles donnes stratégiques leur sont dictées par, d’une part, un environnement macroéconomique en mutation et une réglementation de plus en plus contraignante et, d’autre part, un environnement technologique en pleine transition. Les BFI doivent-elles alors s’y adapter. Où en sont-elles de ce processus et que prévoient leurs plans stratégiques à cet égard ?
Telle est la question autour de laquelle s’est articulée la conférence organisée dans le cadre des House of Finance Days à l’Université Paris Dauphine, le 13 mars 2018.

L’adversité de l’environnement macroéconomique

Le débat qui a animé cette conférence s’est porté sur trois volets essentiels, le premier étant l’adversité de l’environnement macroéconomique et des marchés dans lesquels opèrent les BFI. Cette adversité se matérialise à plusieurs niveaux. Tout d’abord, au travers d’un contexte de taux d’intérêt très bas qui pèse significativement sur les marges des banques, comme l’a souligné Philippe Waechter, et plus particulièrement sur la rentabilité des opérations de financement. Cette pression sur les marges s’explique en grande partie par un effet ciseaux entre, d’une part, la stagnation des coûts des ressources, et, d’autre part, la baisse de la rentabilité des financements bien que compensée en partie par la hausse des volumes des opérations. Ce contexte semble néanmoins s’inverser aux États-Unis avec la normalisation progressive de la politique monétaire de la FED. Interrogé sur ce point, Philippe Waechter a indiqué que la politique budgétaire mise en place par la Maison Blanche et par le Congrès américain va créer un déséquilibre dans l’économie américaine. Selon lui, cette politique créera une situation de tension potentielle, notamment sur l’inflation et le commerce extérieur, en stimulant la demande par des baisses d’impôts et des dépenses supplémentaires alors que l’économie est déjà en plein-emploi. « On n’a pas vu une telle divergence entre le taux de chômage et le déficit publique depuis 1950 » a-t-il ajouté. Cette situation va amener la FED à accélérer la hausse des taux plus vite que prévu. « Si cet ajustement est brutal, la volatilité des marchés va repartir à la hausse » a précisé Philippe Waechter. Ce bouleversement pourrait affecter les activités de marché des banques.

Des risques géopolitiques

Contrairement à son homologue américain, la Banque Centrale Européenne semble être confortable avec le maintien d’une politique monétaire accommodante. En effet, l’économie européenne a encore suffisamment de marge pour créer des emplois avant d’être confrontée à des contraintes structurelles. L’environnement européen présente en revanche des risques d’une nature différente pour les BFI : ceux d’ordre géopolitique par exemple, tels que le Brexit. Certes, comme l’a souligné Colette Canciani, les banques européennes seraient potentiellement moins impactées que les autres banques par le Brexit, disposant déjà de dispositifs opérationnels et de commerciaux conséquents hors du Royaume-Uni. L’un des éléments rassurant sur ce point serait la proposition de la Banque d’Angleterre de dispenser les BFI européennes d’établir leurs filiales outre-Manche pour se contenter de simples succursales. Néanmoins, cette mesure est subordonnée à l’état des négociations entre Bruxelles et Londres. « Ce processus s’annonce très long et complexe. Il est encore tôt pour tirer des conclusions sur ses conséquences pour notre industrie », a précisé Colette Canciani.

Le contexte réglementaire

La dichotomie entre le contexte bancaire américain et européen s’étend également à l’environnement réglementaire. Ceci constitue le deuxième volet abordé lors de la conférence. Ce sujet a souvent opposé les régulateurs américains et européens qui défendent deux philosophies différentes de gestion des risques bancaires. Le trésor américain soutient une vision de la régulation qui n’entraverait pas la création d’opportunités économiques, comme on peut le percevoir à la lecture de son rapport intitulé « un système financier créant des opportunités économiques » qui aborde peu de problématiques de stabilité financière. Il recommande notamment de différer l’application des nouvelles règles imposées aux banques systémiques américaines en matière de levier et de liquidité. Rappelons à ce propos que les banques américaines ont échappé à l’application des accords de Bâle II dont la mise en place s’est avérée très coûteuse pour les banques européennes.
Ce qui paraît être une contrainte pour certains peut s’avérer être une aubaine pour d’autres. Les FinTechs par exemple ne verraient pas la réglementation du même œil que les banques. « Nous n’entretenons pas les mêmes rapports avec les régulateurs que les BFI » a commenté Sylvain Forté. Ce dernier a ajouté que « le régulateur français, par exemple, se positionne comme un partenaire pour accompagner les FinTechs dans leur développement. La France constitue de ce fait un terreau très propice pour notre développement. » Cet avantage constitue-t-il un atout concurrentiel pour les FinTechs face aux banques ?
« Les FinTechs ne représentent pas une menace pour les banques, ce sont plutôt les GAFA et leurs homologues asiatiques les BATX [1]qui se sont déjà attaqués au marché de l’épargne en Chine par exemple » a rétorqué Sylvain Forté, en ouvrant le débat sur le dernier volet de la conférence, à savoir la transition technologique des BFI. « Les BFI traitent des opérations le plus souvent complexes, qui requièrent une relation de proximité avec le client et une connaissance à la fois globale et intime de ses problématiques, approche qui demeure encore inaccessible aux GAFA » a ajouté Colette Canciani.

Face aux FinTechs

Selon Sylvain Forté, deux modèles économiques de FinTechs coexistent aujourd’hui sur le marché :
– le premier se présente comme une alternative à certaines offres bancaires, notamment sur les opérations de change ;
– l’autre modèle est celui des FinTechs qui proposent des solutions technologiques répondant à un besoin des banques. Il peut être considéré de ce fait comme une « brique » qui s’insère parfaitement dans une activité de la banque.
Rappelons que la transition digitale se présente aujourd’hui comme une nécessité pour les BFI, afin de repenser leurs modèles et leurs structures de coûts. Des nouvelles technologies, comme la blockchain, constituent de réelles opportunités pour mener à bien cette transition. Les BFI doivent au préalable se doter de stratégies digitales qui leur permettront de composer avec la présence de nouveaux acteurs sur ce créneau que sont les FinTechs. Les budgets annoncés par les banques à cet effet affichent clairement l’importance stratégique que revêt pour elles une transition digitale réussie. À ce propos, Colette Canciani a souligné que les BFI adoptent le plus souvent des stratégies coopératives avec les FinTechs, et ce, sous plusieurs formes : partenariats, financements au travers de fonds dédiés ou prises de participations capitalistiques. Les jeunes diplômés spécialisés dans les métiers de la BFI doivent-ils pour autant donner une orientation entrepreneuriale à leurs carrières en visant les FinTechs plutôt que la BFI ? Une question qui a semblé diviser les trois conférenciers.

 

Propos recueillis par * Nous remercions Arnaud Biancheri et Guillaume Lucas pour leur concours à la rédaction de cette synthèse.

[1] Gafa : Google, Amazon, Facebook et Apple ; BATX : Baidu, Alibaba, Tencent, Xiomi

L'auteur

  • Hamza Bahaji
    • Professeur associé
      Université Paris-Dauphine, PSL
Cet article est extrait de
Revue Banque n°HOF2018

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