+
-
Cet article appartient au dossier :

Investissement socialement responsable

Les épargnants salariés, des investisseurs responsables ?

Les préoccupations sociales, environnementales et de gouvernance semblent guider les salariés dans leurs choix d’investissement. C’est du moins ce que laisse penser le succès de l’ISR en épargne salariale. Mais qu’en est-il vraiment ?

Le 11/09/2012
Antoine Le Lann

Alors que la thématique des investissements socialement responsables (ISR) peine encore à s’imposer auprès des particuliers pris à titre individuel, cette approche rencontre un large succès dans le cadre de l’épargne salariale, vecteur collectif de grands projets d’investissement à tendance « long terme » (actionnariat, fonds solidaires, ISR).

Avant d’analyser en détail les raisons de ce succès, les classes d’actifs privilégiées par les salariés, les performances des produits et les axes de développement futurs, il convient de définir ce qu’est l’ISR. C'est un terme générique qui regroupe, au sens large, l’ensemble des approches d’intégration du développement durable, au sein de la gestion financière. L’objectif est de prendre en compte non seulement les performances financières des entreprises, mais également des critères ESG (environnementaux, sociaux/sociétaux et de gouvernance). Même s’il n’existe pas de définition unique de l’ISR, il est cependant possible d’identifier plusieurs grandes approches :

  • Les exclusions sectorielles : les entreprises appartenant à des secteurs non conformes à l’éthique de l’investisseur sont exclues de l’univers d’investissement. Cette démarche, à l’origine de la mise en place de pratiques ISR, est suivie par de nombreuses congrégations religieuses au moment de placer leurs avoirs.
  • La sélection ESG : l’objectif est de sélectionner en priorité les entreprises ayant les meilleures pratiques environnementales, sociales ou de gouvernance.
  • Les exclusions normatives : les entreprises qui ne respectent pas les normes ou conventions internationales sont exclues de l’univers d’investissement.
  • L’engagement actionnarial : cette approche consiste, pour les investisseurs, à avoir une démarche active lors des assemblées générales des entreprises en exerçant leurs droits de vote et en instaurant un dialogue constructif et de proximité avec la direction générale. L’objectif est d’influencer la gestion de l’entreprise pour qu’elle prenne plus largement en compte les impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance de son activité.
  • Les fonds thématiques : l’objectif de ces produits est d’investir uniquement dans des entreprises dont le domaine d’activité est lié au développement durable (l’eau, la santé, le changement climatique, etc.).

À l’ensemble de ces approches, viennent s'ajouter, en tant qu’investissement socialement responsable, les fonds communs de placement d’entreprise (FCPE) solidaires. Il s’agit de produits dont 5 à 10 % des encours sont investis dans des entreprises solidaires.

Succès inégal de l’ISR

La démarche consistant à intégrer une dimension ISR dans la sélection des entreprises prend de plus en plus de poids au sein de l’univers de la gestion de l’épargne salariale. Les encours d’épargne salariale gérés de façon ISR ont progressé de 38 % au cours de l’année 2011 pour atteindre 13,2 milliards d’euros au 31 décembre [1]. Ce montant représente 24,8 % des encours d’actifs d’épargne salariale gérés (hors actionnariat salarié). À titre de comparaison, le montant des encours ISR (hors épargne salariale) sur le marché français, qui atteignait 102,2 milliards d’euros fin 2011, représentait moins de 4 % des 2 636 milliards d’euros gérés pour compte de tiers sur le marché français (OPCVM et mandats) [2].

Au cours des dernières années, la progression de l’ISR dans l’épargne salariale est particulièrement forte. En effet, l’encours d’épargne salariale investie de façon socialement responsable a été multiplié par plus de 9 en 6 ans, passant de 1,4 milliard d’euros fin 2005 à 13,1 milliards fin 2011.

Le succès rencontré par l’ISR au sein de l’épargne salariale trouve en partie son origine dans le processus de sélection des gammes de fonds proposés aux salariés. En effet, les plans d'épargne salariale font systématiquement l'objet d'une négociation entre la direction et les représentants des salariés. Ces derniers constituent donc de véritables ambassadeurs de l’ISR afin d’orienter l’épargne vers des entreprises ayant de bonnes pratiques environnementales, sociales et de gouvernance.

C’est dans cet esprit que le Comité intersyndical de l’épargne salariale a été créé, en janvier 2002, à l’initiative de quatre confédérations syndicales (CFDT, CFE-CGC, CFTC et CGT). Le lancement du Comité visait un triple objectif :

  • faciliter l’accès de tous les salariés à l’épargne salariale ;
  • favoriser les comportements d’entreprises socialement responsables ;
  • obtenir la législation la plus favorable possible à l’épargne salariale.

Afin de mener à bien son deuxième objectif, le CIES a développé un label qu’il attribue aux gammes de produits proposés par les différentes sociétés gestionnaires des FCPE [3]. Parmi les critères d’attribution du label, on peut noter que les sociétés de gestion doivent proposer une gamme complète gérée de façon ISR, et pas uniquement des fonds actions. Cette démarche lancée par le CIES a donc progressivement incité les gérants d’épargne salariale à créer de nouveaux produits adoptant un mode de gestion ISR. Au 31 décembre 2011, les gammes de 13 sociétés de gestion étaient labellisées. À la même date, elles représentaient un montant proche de 7,2 milliards d'euros, soit près 15 % de l'épargne salariale (hors actionnariat salarié) et plus de 70 % de l’encours des FCPE adoptant une approche ISR (hors actionnariat salarié et FCPE solidaires).

Un autre vecteur du développement des investissements responsables au sein de l’épargne salariale a été la loi de modernisation de l’économie du 4 août 2008. Elle a imposé aux entreprises de proposer aux salariés un FCPE solidaire pour chaque plan d’épargne entreprise. Cette obligation a entraîné une forte progression de l’encours des FCPE solidaires dont le montant cumulé est passé de 163 millions fin 2008 à plus de 1,7 milliard d’euros fin 2011 [4].

Si ces différentes initiatives ont été de véritables moteurs pour faire progresser le montant des encours gérés de façon socialement responsable, ce succès doit cependant être analysé plus avant. En effet, on peut observer que les offres se sont développées sous deux formes. Dans un premier temps, une gamme de produits a été créée en réponse au cahier des charges du CIES. Puis, dans un second temps, la progression des encours ISR a été portée par la transformation des produits existants pour intégrer une dimension ISR dans la gestion (notamment sur le segment monétaire). Il convient donc de se demander si le succès de l’ISR s’explique par un intérêt croissant des investisseurs ou s’il repose sur une stratégie commerciale née d’une pression plus forte pour intégrer des critères ESG.

Pour répondre à cette question, observons ce qui s’est passé avec la crise financière. Depuis son éclatement mi-2007, les marchés actions ont été particulièrement volatils et ils affichent des performances décevantes. À titre d’exemple, le CAC 40 a perdu plus de 45 % de sa valeur entre juillet 2007, où il évoluait à plus de 6 000 points, et fin juillet 2012 (3292 points au 31 juillet). Dans ce contexte, les salariés se sont orientés vers les supports monétaires permettant de générer des performances régulières, mais faibles. En analysant les chiffres de l’épargne salariale au niveau global (ISR et non-ISR), il apparaît que le poids des FCPE monétaires est passé de 26 à 40 % et celui des FCPE actions de 21 à 15 %.

Dans un second temps, ces fonds monétaires ont été convertis par les sociétés de gestion en fonds monétaires ISR, afin de mieux répondre aux pressions des syndicats et des conseils de surveillance. C’est essentiellement ce phénomène qui explique l’augmentation de l’encours ISR des dernières années, et non pas une demande explicite des salariés.

Ainsi, en termes de classes d’actifs, les investissements d’épargne salariale socialement responsable s’orientent aujourd’hui prioritairement vers les supports monétaires qui représentent 48 % de l’encours d’épargne salariale ISR fin 2011. La prépondérance du monétaire au sein de l’épargne salariale ISR constitue une inversion de tendance par rapport à 2007, où les FCPE actions étaient le principal support d’investissement de l’épargne salariale ISR.

Des performances attractives

La part des FCPE dotés d’une démarche ISR étant de plus en plus importante dans le domaine de l’épargne salariale, on peut s’interroger sur l’impact de l’ISR en termes de performances financières pour les salariés.

En se basant sur un panel de plus de 150 FCPE inter-entreprises, représentant un encours de 15,8 milliards d’euros, nous pouvons tirer plusieurs grands enseignements (voir Tableau des performances).

Tout d’abord, l’adoption d’une démarche ISR permet de protéger l’épargne des salariés. En effet, nous observons que, quelle que soit la classe d’actifs, la performance minimum des fonds ISR est constamment supérieure à celle des FCPE n’intégrant pas de démarche ISR.

D’autre part, hormis dans la catégorie Actions Monde, la performance moyenne des fonds intégrant une démarche socialement responsable est supérieure à celle des fonds non-ISR. Nous observons toutefois qu’au sein des différentes classes d’actifs, la meilleure performance du panel n’est jamais réalisée par un fonds ISR. Au sein de la catégorie monétaire, la plus présente chez les salariés, les fonds adoptant une démarche ISR battent plus fréquemment l’Eonia et la performance moyenne des fonds ISR est supérieure à celle des fonds non-ISR.

Notons enfin que, même si les encours se développent et que les performances sont plus qu’honorables, la créativité des gestionnaires est encore faible pour associer l’ISR aux techniques les plus modernes de gestion d’actifs. Récemment, certaines entreprises se sont lancées dans la mise en place de gestion ISR multithématique ou de gestion solidaire dite flexible. L’ISR se développera d’autant plus qu’il bénéficiera des innovations de l’industrie de la gestion d’actifs et qu’il ne sera plus traité comme une classe d’actifs à part.

En bref, la démarche ISR est de plus en plus présente au sein de l’épargne salariale. Ce développement est totalement cohérent avec une logique de réinvestissement des fruits du travail des salariés dans des entreprises ou des établissements publics soucieux de préserver une situation socio-économique pérenne au travers de pratiques vertueuses, et/ou porteurs de projets de société s’inscrivant dans une démarche de développement durable avec des produits ou services d’avenir. Plus encore que les PEE, le développement de l’épargne retraite au travers du PERCO est un excellent moyen de respecter les objectifs d’investissement à long terme de la démarche ISR.

Une source de progression de l’ISR dans le cadre de l'épargne retraite est liée au contrat dit « Article 83 ». En effet, ce cadre légal n’a pas bénéficié de la même impulsion des syndicats pour promouvoir la stratégie ISR comme cadre central des choix d’investissement. En conséquence, les supports intégrant une démarche ISR ne sont que très peu présents au sein de ce mécanisme de constitution d’une épargne de long terme. Il faut néanmoins saluer la démarche de certains groupes paritaires engagés en épargne retraite, tels qu’AG2R La Mondiale, qui ont mis l’accent dans leurs allocations sur les thématiques d’investissements socialement responsables.

Il existe également un autre domaine où l’ISR doit encore s’imposer : l’actionnariat salarié. Dans ce type de plan d’épargne entreprise, les salariés se positionnent sur un FCPE investi partiellement ou totalement en actions de l’entreprise. Dans ce cadre, les actionnaires salariés n’ont aujourd’hui que trop peu de pouvoir et n’exercent quasiment pas leur rôle d’actionnaires. Il s’agit donc d’un enjeu ambitieux et à long terme afin de renforcer l’implication des salariés dans la conduite des entreprises et ainsi les associer aux grandes décisions sur les enjeux ESG concernant leur entreprise. Souhaitons que les avancées soient aussi fructueuses pour cette catégorie qu’elles l’ont été pour la gestion des autres formes d’épargne salariale.

[1] Source : Novethic, avril 2012.

[2] Source : AFG.

[3] Les fonds d’épargne salariale sont le plus souvent des FCPE.

[4] Source : AFG.

L'auteur

Pour en savoir plus

image
  • Performances des fonds ISR

    Performances des fonds ISR

Séminaires

Sommaire du dossier

Sur le même sujet