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Souveraineté

Les BFI européennes en quête de stratégie face à leurs homologues américaines

Les BFI américaines continuent de gagner des parts de marché face à des BFI européennes peu rentables, contraintes à des lourdes restructurations. Pour changer la donne, les établissements peuvent d’ores et déjà agir sur certains leviers, mais la finalisation de l’Union bancaire et de l’UMC constitue une urgence. L’enjeu est la souveraineté de l’Europe en matière de financement de son économie.

Le 10/01/2020
Marc Sabatier | Guillaume Andreu

Les BFI européennes sont aujourd’hui à la peine face à leurs concurrentes américaines. D’une part, leurs activités stagnent Outre-Atlantique. D’autre part, les BFI américaines font une percée sans précédent sur le marché européen. Elles y ont en effet enregistré un gain de 10 points de part de marché en dix ans : celle des commissions perçues par les BFI américaines dans les activités de marché y est passée, selon Refinitiv, de 29 % en 2010 à 38 % en 2018. Dans le même temps, celle des BFI européennes aux États-Unis a connu une évolution symétrique, de 27 % à 17 %. La progression des BFI américaines en Europe est particulièrement marquée sur le marché des émissions actions et celui des fusions-acquisitions, domaines dans lesquels elles occupent d’ores et déjà les premières places. Le classement des banques en Equity Capital Markets (ECM), par montant cumulé des opérations en Europe, était dominé en 2018 par JP Morgan, Goldman Sachs, Citi et Morgan Stanley. En Mergers & Acquisitions (M&A), JP Morgan était en 2018 en tête sur le marché français avec un montant total de transactions conseillées de 61 milliards de dollars, suivi de deux autres banques américaines : Lazard (47 milliards) et Morgan Stanley (39 milliards), Goldman Sachs se classant cinquième (28 milliards). À cet égard, il est symptomatique que ce soient des établissements américains et non européens qui aient, aux côtés des établissements français, conseillé la Française Des Jeux lors de sa récente introduction en bourse. Les BFI américaines sont, en revanche, encore peu présentes dans les domaines du corporate banking et du Debt Capital Market (DCM). Cette progression globale des BFI américaines risque de se confirmer et de s’accélérer dans les prochains mois.

L’offensive américaine se poursuit

D’une part, les BFI américaines poursuivent leurs investissements aussi bien en ECM qu’en M&A, notamment en étoffant leurs effectifs. Les récentes arrivées de profils lourds en provenance d’établissements européens en sont l’illustration. L’entrée de nouveaux acteurs sur le segment des Large Cap, tels Centerview [1], témoigne également de cette tendance de fond.

D’autre part, les établissements européens, confrontés à une rentabilité insuffisante au regard du coût de leur capital, se recentrent et se désengagent de certaines activités. Le constat est en effet sans appel : selon Moody’s, le coefficient d’exploitation des vingt plus grandes banques européennes n’a baissé que de 2 points entre 2012 et 2018 (passant de 68 % à 66 %) alors que, dans le même temps, les vingt plus grandes banques américaines l’ont réduit de 9 points (62 %, contre 71 % en 2012).

Cela les pousse à faire des choix radicaux. D’ambitieux plans d’économies ont ainsi été lancés au premier semestre 2019 au sein des BFI françaises : 500 millions d’euros pour SG CIB, 350 millions d’euros pour BNP Paribas CIB.

Chez SG CIB, ces restructurations impliquent notamment la fermeture de la filiale de trading pour compte propre (Descartes Trading) et l’arrêt des activités de matières premières de gré à gré. Pour les métiers de la BFI, ce plan se traduit par 1 200 suppressions de postes (sur un total de 1 600 suppressions dans l’ensemble du Groupe Société Générale), dont 504 en France.

Chez BNP Paribas CIB, elles se traduisent également par l’arrêt de la filiale de Proprietary Trading (Opéra Trading Capital), la fermeture des opérations de dérivés sur matières premières aux États-Unis et l’externalisation auprès de MorningStar de la recherche actions en Asie. Les autres lignes métiers, notamment taux et change, sont également impactées par ces réorganisations.

La situation est analogue ailleurs en Europe. La restructuration de grande envergure annoncée par Deutsche Bank le 7 juillet dernier illustre également la tendance. Elle se traduira à horizon 2022 par une suppression de 18 000 emplois (20 % des effectifs). Elle prévoit l’abandon des activités sur les marchés actions, essentiellement à New York et à Londres – un accord préliminaire a été conclu avec BNP Paribas pour lui céder certaines activités de trading actions –, et une réduction importante de la voilure sur le marché obligataire, en particulier dans les activités de taux. Cette restructuration « de la dernière chance », qui fait suite à quatre précédents plans, doit permettre à Deutsche Bank de réduire de 40 % les Risk Weighted Assets (RWA) sur ces lignes métiers. Autre exemple : Crédit Suisse a également pris la décision de se désengager de nombreuses activités BFI afin de se recentrer sur la partie banque privée, jugée plus rentable.

Si certaines BFI mènent des projets de développement, à l’instar de CACIB avec des projets de joint-ventures en Asie et une expansion ciblée en Chine, la plupart des BFI européennes ont adopté une posture défensive. Tous ces plans de restructuration, qui les voient se recentrer et réduire leur champ d’action, risque d’obérer leurs perspectives à moyen terme face aux établissements américains qui, eux, conservent une présence sur tout l’éventail des métiers de la BFI.

Pour autant, il n’est pas certain que la prise de conscience des BFI européennes de la nécessité impérative d’améliorer leur rentabilité structurelle soit suffisante, tant les raisons de cette situation sont structurelles et leur échappent en partie.

Les BFI de la zone euro pénalisées par la politique monétaire de la BCE

La première faiblesse actuelle des BFI européennes tient à l’étroitesse de leurs marges sur leur marché domestique. Il existe aujourd’hui un différentiel de marge nette d’intérêt en défaveur des banques de la zone euro : la marge nette d’intérêt moyenne des BFI américaines était de l’ordre de 3,4 % contre 1,4 % en moyenne pour leurs homologues européennes, selon l’European Banking Authority (EBA). Ce différentiel des marges que pratiquent les BFI entre les marchés européens et américains s’explique en très grande partie par la divergence de politique monétaire entre la FED et la BCE depuis bientôt quatre ans. Les États-Unis ne sont jamais entrés dans une configuration de taux d’intérêt très bas ou négatifs. La FED a progressivement remonté ses taux directeurs depuis 2015. Les établissements américains ont donc mécaniquement bénéficié de marges plus confortables. De surcroît, le niveau des taux directeurs tend à accentuer le manque de compétitivité des BFI européennes. Les banques doivent placer leurs réserves excédentaires auprès de la BCE, qui les rémunère au taux de la facilité de dépôt. En 2018, le taux de la facilité de dépôt s’établissait à -0,40 % dans la zone euro, contre +2,35 % en moyenne aux États-Unis. Enfin, cette politique crée une faible volatilité et réduit le recours aux instruments de couverture.

À court terme, il semble peu probable que la BCE remette en cause cette orientation. Toute hausse significative des taux entraînerait en effet une crise des dettes françaises et italiennes, et donc une nouvelle crise de la zone euro.

Des marchés de capitaux peu profonds et fragmentés en Europe

Les BFI américaines profitent à plein de leur vaste marché, de facto unifié. Elles bénéficient ainsi d’économies d’échelle significatives, avec pour corollaire, une capacité à investir plus massivement que leurs concurrentes européennes dans la digitalisation. Leur profitabilité s’en trouve ainsi renforcée. En outre, elles peuvent s’appuyer sur une conjoncture économique favorable : l’économie américaine connaît en effet depuis 2009 l’un des cycles de croissance les plus longs de son histoire, affichant un rythme annuel de croissance du PIB autour de 2 %, supérieur à celui de la zone euro.

A contrario, le manque d’harmonisation, en plus de limiter les économies d’échelle, freine la consolidation bancaire en Europe en limitant les synergies potentielles. Les atermoiements des grands acteurs européens concernant la BFI de Deutsche Bank, cible idéale sur le papier pour une fusion transfrontalière, en sont une parfaite illustration. Ils montrent la nécessité de finaliser l’Union Bancaire et construire l’Union des marchés de capitaux (UMC). Cette évolution permettrait en effet de mettre fin à la fragmentation de la liquidité et du capital, ce qui serait de nature à motiver les banques à réaliser des fusions transfrontalières. Même si l’harmonisation des marchés de capitaux est un des enjeux majeurs de la nouvelle mandature européenne, les enjeux politiques sous-jacents risquent d’empêcher des progrès significatifs à court terme. Le rééquilibrage en faveur des BFI européennes risque d’être long.

Playing field inégal

Les BFI européennes sont également pénalisées par une distorsion de concurrence liée à des contraintes réglementaires plus lourdes. Le playing field penche de plus en plus en faveur des BFI américaines. Tandis qu’aux États-Unis, les BFI jouissent d’un allègement de l’imposition, d’une tendance marquée à la titrisation et à la cession des créances du bilan des banques, en Europe en revanche, elles subissent des contraintes de plus en plus fortes sur la protection du consommateur (MiFID2, GDPR), des exigences en capitaux propres de plus en plus importantes et se voient imposer de garder dans leurs livres une part significative de leurs créances. En outre, le caractère extraterritorial de la réglementation américaine, notamment les sanctions de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), engendre parmi les BFI un sentiment de « peur du gendarme » à l’égard des régulateurs américains. Cette crainte les pousse à faire preuve d’un excès de zèle en matière de conformité et bride leurs financements internationaux (projets, infrastructures, shipping, aéro…). Il en résulte pour les BFI européennes des coûts globalement plus élevés (en traitement ou en capital).

La perspective d’un allégement de la réglementation européenne est très limitée pour des raisons politiques. Au contraire, les derniers accords de Bâle relatifs au renforcement des fonds propres pourraient jouer en défaveur des BFI européennes. En effet, les règles adoptées fin 2017 dans le cadre de la finalisation des règles du Comité de Bâle (qualifiées de Bâle IV par l'industrie et de Bâle III par les régulateurs) entreront pleinement en vigueur en 2027. Les établissements utilisant un modèle interne pour mesurer leurs RWA ou actifs pondérés par le risque seront tenus de renforcer leurs niveaux de fonds propres : selon les estimations de l’EBA, les banques européennes vont devoir faire face à un besoin en capital supplémentaire de 135,1 milliards d'euros. Bâle IV se traduirait par un accroissement moyen de 24,4 % des exigences de capital minimum appliquées aux BFI de la zone euro, contre seulement 6 % pour leurs homologues américaines. En effet, même si les États-Unis se sont engagés à les appliquer, rien n’assure que la transposition de ces accords aboutira à des exigences en capital supplémentaire identiques des deux côtés de l’Atlantique.

Des solutions existent

Le salut des BFI européennes passe d’abord par une remise en cause de leur stratégie et de leur modèle opérationnel, même si elles restent en partie dépendantes des décideurs politiques. Les BFI européennes font face à un travail de réflexion sur leurs orientations stratégiques et de définition du modèle opérationnel cible le plus à même de les servir. La mutualisation ou la sous-traitance d'activités constitue une première piste à investiguer, via le développement de plateformes numériques partagées entre plusieurs grandes BFI européennes, par exemple dans le domaine des opérations de change. Cela peut également prendre la forme de partenariats, à l’instar de Crédit Agricole et Banco Santander dans le commerce transfrontalier et la mise en relation des entreprises locales. Le rachat de portefeuilles d’activités est une autre voie envisageable afin de conforter une position dominante dans un secteur, condition nécessaire pour y générer une meilleure rentabilité. Le rachat par BNP Paribas CIB du primebrokerage et du trading électronique actions de la Deutsche Bank annoncé en septembre dernier répond à cette logique de consolidation. Le renforcement des activités génératrices de commissions et moins consommatrices en capital telles que le M&A, les marchés d’émissions de titre (DCM et ECM) peut aussi être étudié. Enfin, un recours accru à la titrisation doit également être considéré pour alléger leur bilan comme le font leurs concurrentes américaines. Cette dernière piste s’avère prometteuse dans un environnement marqué par des liquidités abondantes en raison des politiques monétaires accommodantes et des taux historiquement bas. En outre, l’évolution du cadre réglementaire européen sur la titrisation avec l’entrée en vigueur en janvier 2019 de Simple Transparent & Standardized Regulation (STSR) et Securitisation Prudential Regulation (SPR) incite les investisseurs à revenir sur ce type de produits

Il apparaît probable qu’à court terme la profitabilité des BFI américaines reste supérieure à celle de leurs homologues européennes. En conséquence, les BFI américaines, fortes de marges de manœuvre plus amples, devraient continuer à pénétrer le marché européen. En l’absence d’une prise de conscience au niveau des instances politiques, des autorités monétaires et des régulateurs européens, l’Europe court le risque à moyen terme d’une perte de contrôle progressive d’une partie du financement de son économie.

 

[1] Firme américaine active notamment en M&A.

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