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La dynamique du financement de la transition s’accélère

Si les investissements dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique progressent, ils restent insuffisants face aux besoins. Pour financer la transition, les banques de développement et les fonds multilatéraux ont été rejoints par de nouveaux acteurs et outils financiers : banques, investisseurs, gestionnaires d’actifs et marchés des capitaux sont entrés dans le jeu. La France pousse ses atouts sur un marché qui conserve aussi des freins.

Le 11/10/2017
Caroline Delérable | Alexis Gazzo

La réunion du G20 les 7 et 8 juillet dernier en Allemagne a permis de prendre acte de la volonté des États-Unis de se retirer de l’Accord de Paris sur le climat, se désolidarisant ainsi des 166 pays l’ayant ratifié à ce jour et entraînant en retour une remobilisation des partisans de la mise en œuvre de l’Accord (États, collectivités, entreprises, investisseurs, y compris aux États-Unis). Le président Macron a d’ailleurs annoncé à cette occasion la tenue à Paris d’un sommet international sur le climat le 12 décembre, précédé d’un « climate finance day » organisé par Bercy et la Place de Paris le 11 décembre. En amont de ces événements, revenons sur les facteurs qui contribuent à accélérer la dynamique du financement de la transition énergétique.

Des enjeux de financement bien supérieurs à l’offre actuelle

Tout d’abord, les énergies renouvelables sont devenues la source d’énergie la plus compétitive rapportée au kilowatt-heure (kWh) produit dans de nombreux marchés. C’est en particulier vrai pour le solaire photovoltaïque qui a connu une baisse de prix spectaculaire au cours des dernières années : lors d’un récent appel d’offres en Arabie Saoudite, Masdar et EDF ont proposé un prix de 17,90 dollars par mégawatt-heure (MWh), pour un projet de 300 mégawatts (MW). Si le projet est attribué, ce tarif constituera un nouveau record. La courbe de baisse drastique des coûts s’observe pour toutes les filières, y compris celles qui étaient considérées comme les plus chères : les derniers appels d’offres d’éolien offshore ou de solaire thermodynamique (73 dollars par MWh à Dubai) ont abouti à des tarifs en forte baisse, désormais inférieurs à ceux du nucléaire neuf. Les freins au déploiement des énergies renouvelables ont longtemps été leur prix élevé et leur intermittence. Le prix n’est plus une barrière, si bien qu’une fois que des solutions compétitives de stockage d’énergie à grande échelle seront disponibles, on ne voit pas ce qui pourra arrêter les énergies renouvelables, qui devraient représenter 70 % des investissements dans les nouvelles capacités de production électriques d’ici 2040.

Avec près de 297 milliards de dollars d’investissements l’an dernier, les énergies renouvelables sont devenues une classe d’actifs à part entière. L’efficacité énergétique représente également des investissements significatifs (231 milliards de dollars d’investissements en 2016 d’après l’Agence internationale de l’énergie – AIE), mais reste plus complexe à appréhender par les investisseurs compte tenu de la taille réduite des projets, se prêtant plus difficilement au financement de projet. Pour impressionnants qu’ils soient, ces montants restent insuffisants par rapport aux besoins de financements induits par l’objectif de maintenir le réchauffement climatique sous la limite des 2 °C d’ici 2050 : 29 trillions de dollars selon l'International Renewable Energy Agency (IRENA), entre 39 et 43 trillions de dollars selon l’AIE. Ces chiffrages peuvent être débattus, mais les ordres de grandeur indiquent que des volumes de financements beaucoup plus importants doivent alimenter la transition énergétique dans les prochaines années.

Les banques de développement et les fonds multilatéraux ont été les premiers à s’engager, dans le sillage de la CoP 21, à renforcer leurs interventions en faveur de la transition énergétique et climatique. En Europe, la Banque Européenne d’Investissement (BEI) s’est par exemple engagée à investir 100 milliards de dollars sur les cinq prochaines années, dans le cadre de sa stratégie climat. En Asie, l’Asian Development Bank (ADB) a annoncé un doublement de ses investissements pour le climat, passant de 3 à 6 milliards de dollars par an entre 2015 et 2020. Au niveau global, le Green Climate Fund (GCF), doté de 10 milliards de dollars, est désormais opérationnel. Ces financements concessionnels octroyés par les bailleurs de fonds internationaux restent déterminants pour soutenir la transition énergétique des pays émergents ou en développement.

De nouveaux outils mobilisés pour accélérer la transition

Les investisseurs institutionnels et les gestionnaires d’actifs se sont déjà largement engagés dans le financement de la transition énergétique, pour des raisons de diversification, de rendement et de prévisibilité des cash-flows. C’est aussi, progressivement, la question de leur responsabilité fiduciaire et de leur exposition au « risque climat » qui les incite à revoir la composition de leurs portefeuilles pour s’inscrire dans des choix d’investissements compatibles avec l’horizon du 2 °C. Le rapport remis au G20 en juillet par la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD), conduite par Michael Bloomberg et mandatée par le Financial Stability Board (FSB), insiste sur la nécessité pour les émetteurs de mieux rendre compte du risque climat et de ses conséquences sur leur activité. Spécificité française, l’article 173 de la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) oblige les investisseurs institutionnels à communiquer sur la prise en compte de critères extra-financiers dans leur politique d’investissement et sur leur contribution à la transition énergétique. L’article 173 vient accentuer la croissance des encours des financements « bas carbone » des investisseurs français, estimée à 20 milliards d’euros par Novethic. Plusieurs initiatives de place, dans lesquelles les acteurs français sont très présents, mettent l’accent sur la décarbonisation des portefeuilles d’actifs (Montreal Carbon Pledge ou Portfolio Decarbonization Coalition).

Autre évolution, le développement rapide du marché des green bonds traduit l’implication croissante des marchés de capitaux dans le financement d’actifs bas-carbone. Les obligations vertes (ou « green bonds ») sont des emprunts obligataires pour lesquels l’argent levé doit financer des projets à impact environnemental positif (transition énergétique, lutte contre le changement climatique, etc.). Avec 118 milliards de dollars émis, l’année 2016 marque un record pour les obligations vertes. Les banques multilatérales et émetteurs publics sont de loin les premiers moteurs de ce développement, mais les corporates ainsi que les banques commerciales ont de plus en plus recours aux émissions de green bonds, pour assurer le financement ou le refinancement de projets d’efficacité énergétique ou d’énergies renouvelables : Iberdrola (750 et 700 millions d’euros), Mitsubishi (500 millions d’euros), ABN AMRO (500 millions), Bank of China (2,75 milliards de dollars en 4 émissions), etc. La France fait partie des marchés les plus actifs, étant le 1er en Europe et le 2e pays au niveau mondial en termes de volume total d’obligations en cours. Engie a ainsi émis en septembre son troisième emprunt obligataire vert pour un montant de 1,25 milliard d’euros. Les autres émissions françaises récentes incluent BNP Paribas (500 millions d’euros), Société Générale (500 millions) et Akuo Energy (87 millions)

Enfin, le développement du financement participatif connaît une forte progression dans le domaine des énergies renouvelables : après Lumo ou Enerfip, les grandes entreprises elles aussi lancent leurs plates-formes. Notamment, la plate-forme Lendosphère d’EDF Énergies Nouvelles a financé plus de 50 projets, pour une valeur totale de 13,5 millions d’euros, depuis son lancement fin 2014. Le recours au financement participatif a connu un fort écho auprès des producteurs d’énergie renouvelable, puisqu’il facilite l’adhésion locale au projet et ouvre droit à une majoration du tarif lors des appels d’offres.

La France, leader dans le financement de la transition énergétique ?

La France représente un marché fortement attractif auprès des investisseurs à la recherche d’opportunités dans le secteur de la transition énergétique. Classée en 2e position en Europe (après l’Allemagne) dans le baromètre EY de l’attractivité des marchés des énergies renouvelables, la France dispose d’un potentiel important et d’un cadre politique incitatif avec la loi sur la LTECV. De nombreux investisseurs étrangers (fonds de pension, « utilities », etc.), disposant d’enveloppes d’investissement se chiffrant en milliards d’euros, placent la France parmi leurs priorités. Encore faut-il trouver des actifs correspondant à leurs exigences de ticket minimum. Application directe de la LTECV, la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), publiée en octobre 2016, prévoit des objectifs ambitieux pour le développement des énergies renouvelables, et notamment du solaire et de l’éolien onshore. Contrairement à d’autres pays européens qui ont alterné des phases de « stop and go » dans ce domaine, la PPE apporte ici une visibilité de moyen terme critique pour les investisseurs. Cependant, la refonte du dispositif de soutien aux projets d’éolien « onshore », actif depuis le 1er janvier 2017, ainsi que le premier round d’appel d’offres (dont les résultats sont encore à venir) ont induit des turbulences limitées cette année sur le marché de l’éolien, qui enregistre un léger recul des MW installés (-13 % au premier semestre par rapport à 2016).

Pour autant, les premières actions du nouveau gouvernement vont dans le sens d’une poursuite et d’une amplification de l’engagement de l’État en faveur de la transition énergétique : augmentation du budget du ministère de la Transition écologique et solidaire pour 2018 ; adoption d’un Plan Climat portant l’ambition d’atteindre la neutralité carbone en 2050 ; publication en septembre d’un plan d’investissement de 57 milliards d’euros, dont 20 milliards pour la transition énergétique.

De fait, depuis la CoP 21, la France a lancé plusieurs initiatives qui s’inscrivent dans la volonté d’innover en matière de finance climat. L’une des plus remarquables a été l’émission de la plus importante obligation verte souveraine à date. La France a ainsi levé il y a quelques mois une obligation verte de 7 milliards d’euros pour financer notamment l'efficacité énergétique, la recherche dans les énergies renouvelables, la protection de la biodiversité et le transport propre. Sur un autre plan, le label TEEC (Transition écologique et énergétique pour le climat) pourrait bien inspirer la Commission européenne pour établir des labels similaires à l’échelle européenne.

Le marché français bénéficie enfin d’une forte mobilisation des acteurs publics du financement (CDC, Bpifrance au premier chef) mais aussi d’un engagement croissant du secteur financier (banques, fonds d’investissements, assureurs) en faveur de la transition énergétique. À titre d’exemple, BNP Paribas envisage d’investir 15 milliards d’euros dans les énergies renouvelables d’ici 2020, Société Générale entend également doubler ses investissements dans le secteur et a émis, en 2015 puis en 2016, deux obligations vertes de 500 millions d’euros. Sur le segment du capital investissement, 141 millions d’euros ont été investis dans le secteur de la transition énergétique au premier semestre 2017, selon l’AFIC. Reflet du dynamisme de cet éco-système, les acteurs du financement se mobilisent aujourd’hui autour de l’initiative « Finance for Tomorrow », lancée mi juin avec pour objectif de faire de Paris la Place financière de référence en matière de finance verte en structurant ses atouts et son écosystème.

Quels facteurs limitants aujourd’hui ?

Le financement de la transition énergétique se heurte malgré tout à des difficultés pour lesquelles des réponses doivent être apportées si l’on veut poursuivre la dynamique engagée. D’une part, pour une partie des projets à financer, un problème d’échelle et de coûts de transaction se pose. La transition énergétique englobe une grande diversité de projets, en termes de technologie et de taille, or avec le développement de l’efficacité énergétique et l’émergence de production d’énergie renouvelable décentralisée, un nombre croissant de projets observés sont diffus et sont inférieurs aux tickets que ciblent les fonds infrastructures et les acteurs du financement de projet en général. Plusieurs dispositifs se mettent en place (plates-formes de projets, lignes de financement intermédiées octroyées par la BEI à certaines banques régionales, etc.), et le financement participatif apporte ici une partie de la solution, pour autant l’offre reste ici insuffisante.

D’autre part, l’appréhension du risque par le financeur n’est plus un obstacle en France pour les technologies les plus matures (éolien, solaire notamment) pour lesquelles nous disposons de retours d’expérience suffisamment longs. Pour autant, des instruments de garantie sont attendus pour les technologies qui sont exposées à des risques spécifiques (risque géologique pour la géothermie par exemple, risque de « trafic » pour des bornes de recharge électrique, etc.) ou qui ne disposent pas encore de retours d’expérience suffisants. C’est sans doute l’un des points sur lesquels les garanties du Plan Juncker doivent être davantage mobilisées. La mise en place d’instruments de garantie est aussi bien souvent une nécessité à l’export, dans les pays émergents ou en développement. Selon le pays concerné, les financements commerciaux peuvent être très difficiles à obtenir, compte tenu du niveau de risque géopolitique ou de la capacité de la contrepartie (électricien national le plus souvent) à honorer le contrat d’achat d’électricité. Or, pour l’instant, les instruments existants de couverture du risque (MIGA, etc.) restent chers, complexes à manipuler, et longs à mettre en place. Enfin, rappelons qu’au cours des dernières années, les développeurs de projets d’énergies renouvelables ont bénéficié de conditions de financement extrêmement favorables, grâce aux politiques de quantitative easing. Les taux d’intérêt étant appelés à remonter à court terme (la question peut se poser en revanche sur les prix de l’électricité) ce qui laisse penser que cet « âge d’or » des développeurs touche probablement à sa fin.

Transparence

Enfin, la crédibilité d’instruments tels que les « green bonds » nécessite le maintien d’une forte exigence de transparence. L’expansion des green bonds sur des marchés diversifiés a pour corollaire le risque de pratiques divergentes selon les marchés, et ainsi d’une perte de confiance des investisseurs. Pour les corporates en recherche de financements pour leurs projets de transition énergétique, la question de la transparence va devenir centrale dans leur capacité à lever des fonds. À terme, le coût du financement des projets de transition énergétique (le cas échéant par obligations vertes) sera en partie conditionné par l’alignement de l’entreprise sur un scénario 2 °C. Les entreprises sont d’ores et déjà exposées à la pression d’obligations réglementaires (art. 173) et sont de plus en plus exposées aux exigences d’actionnaires (fonds de pension notamment) réclamant une meilleure prise en compte du risque climat. Un plus grand activisme actionnarial sur ce point conduira, en ligne avec les recommandations du rapport de la TCFD, à ce que l’alignement de la stratégie de l’entreprise avec un scénario 2 °C devienne une exigence standard pour accéder à des financements avec un coût du capital optimisé. C’est également pour l’entreprise l’opportunité de s’inscrire dans une démarche de création de valeur à long-terme, en anticipant les risques aussi bien que les nouvelles opportunités de la transition énergétique.

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