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Entreprises sociales : vers un nouveau marché pour les banques

Dossier réalisé par Séverine Leboucher

Introduction

Alors que les acteurs de l’économie sociale et solidaire se professionnalisent et développent des modèles économiques viables, les banques s’ouvrent à leur tour à ce segment de clientèle peu exploré. À la recherche de sens… et de rendement.

Quel est le point commun entre une entreprise de recyclage d’écrans plats réinsérant des personnes très précaires, un hôpital géré par le privé mais sans but lucratif, un réseau de coachs sportifs qui améliorent le quotidien de pensionnaires de maisons de retraite et un ingénieur qui utilise la chaleur des data center pour chauffer des logements ? Toutes ces structures sont des entreprises sociales [1]. Elles relèvent d’initiatives privées dont la mission est d’atteindre un impact social, sociétal ou environnemental tout en ayant un modèle économique viable. Depuis quelques années, la frontière entre secteur social non lucratif vivant de subventions et entreprises privées à but commercial devient poreuse. Des écoles de commerce, à l’instar de l’Essec, créent des chaires d’entrepreneuriat social pour des jeunes diplômés voulant « donner du sens » à leur carrière sans pour autant faire du mécénat. Un mouvement également porté par un principe de réalité : celui d’une chute des dépenses publiques à destination des acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) traditionnelle.

Comprendre les modèles hybrides

Pour essayer de mettre un peu d’ordre dans ce secteur social mutant, une loi a été votée en juillet 2014 pour définir le périmètre de l’ESS : il regroupe à la fois les acteurs historiques, définis par leur statut (associations, coopératives…), et les sociétés commerciales poursuivant un objectif d’utilité sociale. Mais au-delà de la loi elle-même, c’est tout l’écosystème de l’ESS qui est en train de s’ouvrir. Longtemps financées par des acteurs estampillés « solidaires », à l’instar du Crédit Coopératif, de La Nef ou de structures locales comme les Cigales, ces entreprises sociales intéressent aujourd’hui de plus en plus le secteur bancaire traditionnel. Qu’il s’agisse de prêts ou d’apport de fonds propres, ces business models hybrides nécessitent d’adapter la grille d’analyse. « Avant d’investir, il est essentiel de comprendre l’impact social souhaité : on peut accepter une rentabilité plus faible, encore faut-il s’assurer que celle-ci est justifiée par un impact social réel et non pas due à une mauvaise gestion », observe Philippe Zaouati, directeur de Mirova, filiale de Natixis AM spécialisée dans la finance responsable. Pour lancer, en janvier 2014, son offre dédiée aux entrepreneurs sociaux, BNP Paribas a ainsi formé 50 chargés d’affaires et analystes crédit aux spécificités de ces clients, et a rédigé une politique de crédit ad hoc. Bpifrance, quant à elle, a décidé d’étendre son concept d’innovation en abondant un fonds d’« innovation sociale » aux côtés des régions (FISO).

Responsable et rentable

Les initiatives se multiplient mais les volumes restent encore très faibles : 20 millions d’euros pour le FISO, 24 millions prêtés par BNP Paribas sur la première année, quelque 110 millions d’euros pour le fonds phare de Mirova… Pourtant, les besoins financiers des entreprises sociales vont aller croissants avec les années, que ce soit à l’amorçage pour que les « bonnes idées » se concrétisent, ou au moment de changer d’échelle. « Les besoins de financement en haut de bilan vont être considérables dans les années à venir, prévient André Dupon [2], président du Mouvement pour les entrepreneurs sociaux. Aujourd’hui, les tickets moyens sont de 100 000 euros. Dans cinq ans, ils devraient être de l’ordre de 400 000 euros. »

L’enjeu pour le secteur financier est donc de capter davantage de ressources à travers l’épargne dite « solidaire ». Après l'épargne salariale via les fonds solidaires dits « fonds 90/10 » [3], c'est au tour de l'assurance vie d'être sollicitée. Certains se sont lancés, comme le Crédit Agricole ou la Maif. Aviva vient par ailleurs de créer un fonds d’investissement « à impact » doté de 20 millions d’euros : « l’ESS est une classe d’actifs à la fois responsable et rentable dans le contexte de taux bas que nous connaissons », justifie Philippe Gravier [4], directeur général d’Aviva Vie. Entre un secteur de l’ESS qui se professionnalise et des acteurs bancaires à la recherche de sens et de rendement, un langage commun est en train d’être trouvé. Reste à passer à la vitesse supérieure.

Dossier réalisé par Séverine Leboucher

[1] Respectivement, Vitamine T, les structures de santé gérées par le groupe SOS, Siel Bleu, Qarnot Computing.

[2] Lire son interview, Banque et Stratégie n° 334.

[3] Fonds grand public dont 5 à 10 % est consacré au financement de l'ESS.

[4] Lire son interview, Banque et Stratégie n° 334.

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