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Économie bancaire

Le cash résiste à la digitalisation

En dépit du développement des nouveaux moyens de paiement, la demande de monnaie fiduciaire connaît une progression supérieure à celle du PIB nominal dans les économies développées, une tendance qui s’est accentuée depuis la crise financière. La baisse du taux de la facilité de dépôt à -0,40 % depuis mars 2016 a également incité certaines banques commerciales à accroître modérément la part de la monnaie centrale détenue dans leurs coffres.

Le 29/10/2018
Laurent Quignon

À l’heure des nouveaux modes de consommation (internet) et de la multiplication des moyens de paiements digitaux, la demande de numéraire (pièces et billets) demeure étonnamment dynamique. Selon les calculs de la BRI, l’encours de la monnaie fiduciaire est passé de 7 % à 9 % du PIB entre 2000 et 2016 dans un échantillon de cinquante pays. Le même ratio a connu une progression plus sensible dans la zone euro, augmentant de 5,1 % en décembre 2000 à 10,6 % en septembre 2018.

Dans un article empirique récent, des auteurs de la BRI ont cherché à identifier les facteurs de la demande de numéraire [1]. En fondant implicitement leur analyse sur les motifs de détention de monnaie développés par Keynes en 1936 (transaction, précaution, spéculation) et Tobin en 1958 (incertitude), ils mettent en évidence l’effet négatif du coût d’opportunité [2] et celui, positif, de l’âge de la population sur la demande de numéraire (20 pays, période 2000-2016). Les auteurs soulignent toutefois, à raison, que la méthodologie utilisée (variables non pondérées par le poids économique des pays) est susceptible de masquer, dans certains grands pays, l’effet de l’incertitude. L’influence du coût d’opportunité n’apparaît pas totalement convaincante car la faiblesse de ce dernier (lié à l’environnement de taux bas) peut tout aussi bien encourager la détention de numéraire (billets, pièces) que de dépôts non rémunérés.

Une monnaie fiduciaire très populaire

La monnaie peut être aussi bien scripturale (détenue sur un compte bancaire) que fiduciaire (billets et pièces). Dès lors que les trois fonctions de la monnaie (intermédiaire des échanges, réserve de valeur et unité de compte) ne sont pas attachées à l’une ou l’autre forme, la demande de cash peut être tout aussi bien motivée par des besoins de transactions que de thésaurisation. Selon un document de travail de la BCE [3], les billets et pièces représentaient 79 % du nombre de transactions et 54 % des montants échangés en 2016 dans la zone euro, assez loin devant les cartes (respectivement 19 % et 39 %). L’usage de la monnaie fiduciaire demeure très populaire dans les pays d’Europe du Sud, en Allemagne et en Autriche. Si le numéraire est moins souvent détenu pour des motifs de précaution, la part détenue à ce titre n’est toutefois pas négligeable. Selon les mêmes données d’enquête de la BCE, 24 % des ménages de la zone euro interrogés déclaraient constituer une réserve de précaution sous forme de numéraire (29 % aux Pays-Bas, 28 % en Italie, 15 % en France).

L’incohérence entre la monnaie fiduciaire émise et les estimations des avoirs en billets et pièces en euros des résidents a conduit la BCE à réviser la méthode d’estimation de la monnaie fiduciaire détenue par les non-résidents (i. e. hors zone euro). Celle-ci se serait élevée à 341 milliards d’euros à la fin de 2016, soit près de 30 % de la monnaie en circulation.

Cash stocké dans les coffres des banques

La hausse de la détention de numéraire est le fait de la clientèle bancaire mais aussi, depuis mars 2016, des banques elles-mêmes. Le cash en euros stocké dans les coffres des banques commerciales représente certes une proportion limitée de la monnaie banque centrale que ces dernières détiennent (3,7 % en décembre 2017) et de la monnaie fiduciaire en circulation dans l’économie (6,6 %) mais le phénomène est toutefois suffisamment significatif pour que la BCE en fasse mention [4]. Les cinq baisses consécutives du taux de la facilité de dépôt, passé de 0 % en juillet 2012 à -0,40 % en mars 2016, ont amené un certain nombre de banques à convertir une partie de leurs réserves excédentaires en numéraire. Pour ces banques, le coût des espèces (stockage et traitement) était manifestement inférieur aux pertes résultant du taux négatif appliqué aux comptes courants et facilités de dépôts. Le numéraire détenu par les banques a ainsi progressé de 38 % entre mars 2016 (55,7 milliards d’euros) et décembre 2017 (76,8 milliards), atteignant 6,6 % de la monnaie en circulation (1 164 milliards). Les banques allemandes seraient, selon la BCE, à l’origine de plus des deux tiers de la hausse de la détention bancaire de cash, suivies des banques italiennes, françaises, autrichiennes et espagnoles.

 

[1] M. Bech M. et U. Faruqui U. (2018), « Payments are A-changin’ but Cash Still Rules », BIS Quarterly Review, mars.

[2] Rémunération à laquelle une décision donnée, par exemple détenir du cash, implique de renoncer.

[3] H. Esselink et L. Hernandez (2017), « The Use of Cash by Households in the Euro Area », n° 201, nov.

[4] L. Lalouette et H. Esselink (2018), « Trends and Developments in the Use of Euro Cash over the Past Ten Years », ECB Economic Bulletin, n° 6-2018, p. 87.

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