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Initiative

Stimuler l’emploi des jeunes par la promotion de la finance digitale

Déployer une offre de services financiers digitaux en zone rurale prend plus de temps et demande plus d’investissements que pour un lancement en ville. Pourtant les business models existent. L’UNCDF cherche à les faire émerger, en partenariat avec le secteur privé. À l’instar d’Orange au Sénégal.

Le 06/03/2018
Séverine Leboucher

Si l’usage de la monnaie électronique se développe au Sénégal, cette diffusion n’est pas homogène sur le territoire. L’agence onusienne UNCDF [1] l’a mis en évidence à travers une étude [2] : « nous nous sommes rendu compte qu’en matière de services financiers digitaux, certaines zones rurales étaient insuffisamment desservies rapport à d’autres, malgré un potentiel comparable », souligne Serge Moungnanou, consultant pour l’UNCDF à Dakar. À travers son programme « Mobile Money for the Poor » (MM4P) [3], l’agence cherche à combler ce type d’écart. « Le marché sénégalais de la finance digitale est dynamique. Notre objectif est que ce dynamisme arrive jusqu’au client final », complète l’expert. Pour cela, l’UNCDF fait régulièrement appel à l'ensemble des acteurs du secteur privé, pour leur proposer la réalisation conjointe d’un pilote, sur un thème précis.

Inclusion financière et emploi des jeunes

C’est le cas d’un projet avec Orange, qui vise à équiper les zones excentrées de kiosques de services financiers. « À travers ce pilote, nous combinons deux objectifs : étoffer le réseau d’agents de services financiers digitaux en zones rurales et stimuler l’emploi des jeunes », explique Serge Moungnanou. Le but est effectivement de confier un kiosque à un jeune de 18 à 30 ans éloigné de l’emploi. Pendant deux ans, il rembourse ce prêt en nature qui lui est fait et à l’issue du projet, il est propriétaire de son kiosque. Une aubaine pour cette population qui n’obtiendrait jamais un crédit de cette ampleur sans garantie auprès d’une institution financière.

Rama et Ndeye Coumba en ont bien conscience : les deux jeunes femmes ont été sélectionnées pour devenir agents dans leurs villages respectifs, situés sur la côte au sud de Dakar. Leurs kiosques viennent tout juste d’ouvrir. « J’ai une formation d’assistante de direction, mais je ne trouve pas d’emploi. Ce projet va m’aider à avoir mon propre business et à apprendre à bien le gérer », explique Rama. Ndeye Coumba, elle, a déjà tenu un kiosque similaire, mais comme salariée : « le jour où j’ai dû m’absenter pour passer mes examens, j’ai perdu mon emploi », se rappelle-t-elle, ravie de se mettre à son compte.

Ancrage communautaire

Elles ont été sélectionnées par Basif, une entreprise sociale sénégalaise à l’origine d’un projet de microfranchise de vendeuses de fruits et légumes dans les quartiers défavorisés. Partenaire opérationnel de l’UNCDF pour le projet Orange, Basif fournit le kiosque ainsi que le stock nécessaire à l’activité des jeunes. Le franchiseur assure aussi la formation des recrues : une semaine pour acquérir le savoir-faire d’un agent de mobile money, de l’encaissement des dépôts au décaissement des retraits, en passant par le paiement des factures et gestion de la réserve de liquidité… « Nous voulons aussi leur apprendre les rouages de l’entrepreneuriat », ajoute Ahmadou Kane, directeur de Basif. Les jeunes ne sont pas choisis au hasard : « leur ancrage communautaire compte beaucoup. L’idée est que la communauté se mobilise et qu’elle ait recours aux services du jeune agent pour que son emploi se pérennise. Cela renforce la viabilité et la durabilité du projet », explique Ahmadou Kane. Une manière également de stimuler l’utilisation des services financiers digitaux dans ces villages. Rama, active dans le mouvement de jeunesse de son quartier, l’a bien compris : « Si les clients ne viennent pas d’eux-mêmes, j’irai les chercher ! ».

Outre les commissions touchées sur les transactions financières qu’elles réaliseront, elles pourront compter sur les produits annexes qu’elles vendront depuis leur petit commerce : accessoires de téléphonie, kits solaires… L’objectif : rembourser en 2 ans les 600 000 francs CFA (915 euros) avancés par le projet et se dégager un revenu au moins égal au Smic. Suffisamment, en tout cas, pour pouvoir épargner et se projeter dans l’avenir. Le rêve de Rama et Ndeye Coumba : investir dans plusieurs kiosques et embaucher des employés.

Le projet avec Orange, qui doit s’achever fin 2019, bénéficiera à 150 jeunes. Mais l’idée est également qu’il fasse des émules : « nos pilotes sont des catalyseurs pour le marché : ils nous permettent de comprendre ce qui cause les déficits d’offres puis de partager nos enseignements avec l’ensemble de l’écosystème pour leur permettre d'agir en conséquence », explique Serge Moungnanou. Objectif du programme MM4P : que 30 % de la population adulte sénégalaise utilise les services financiers digitaux en 2019, contre 21 % aujourd’hui.

 

[1] United Nation Capital Development Fund.

[2] Réalisée par le cabinet Mix Market.

[3] Le programme MM4P compte neuf pays d’intervention dont, en Afrique, le Bénin, le Liberia, le Malawi, le Sénégal, l’Ouganda et la Zambie.

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