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Concurrence

Le paiement instantané, un levier pour les établissements bancaires européens

Si les banques européennes parviennent à laisser de côté les enjeux de concurrence nationale, elles parviendront à établir une stratégie commune pour mettre au point de nouveaux parcours de paiement, modernes et simples d'usage, autour du paiement instantané.

Le 15/04/2019
Emmanuel Noblanc | Josiane El Houayek

À l’échelle européenne, le besoin de compléter les instruments SEPA (Single Euro Payments Area) par le paiement instantané répond à des enjeux stratégiques éminents. Face aux acteurs américains qui monopolisent les réseaux d’acceptation des paiements par carte, l’Europe fait face à un enjeu de souveraineté, comme l’a indiqué Nathalie Aufauvre, directrice générale de la stabilité financière et des opérations de la Banque de France à l’occasion des rencontres du 19 février 2019 organisées par France Payments Forum (anciennement Club SEPA), intitulées « maintenir l'équilibre et conserver la maîtrise des services et des données » [1].

Les atouts de la profession, à l’échelle européenne

Le paiement instantané européen peut également constituer une protection face à la montée en puissance des Gafa, en particulier Apple Pay et Samsung Pay, même si celle-ci s'est construite avec la bénédiction des établissements et l’arrivée anticipée des acteurs chinois, tels qu’Alibaba et Tencent.

Pourtant, les Gafa semblent aujourd’hui bel et bien en mesure de concurrencer les banques sur plusieurs de leurs métiers historiques : la richesse de leur Big Data, qui accélère leur ascension, et l’expérience utilisateur qu’ils savent déployer constituent leurs atouts majeurs face aux acteurs financiers.

Les établissements de crédit disposent également d’atouts pour avancer dans la mise en œuvre d’une stratégie européenne autour de ce nouvel instrument. Depuis trois ans, on observe, à travers l’étude conduite par Next Content pour SAB et CGI en marge de l’évènement « IN Banque » [2], rendez-vous de l’innovation numérique dans la banque, une appétence croissante des clients pour un virement bancaire instantané en dix secondes avec disponibilité immédiate des fonds. Celui-ci est attendu par près d’un interviewé sur deux.

Cette attente s’appuie sur le capital confiance, forgé de longue date par les établissements bancaires, à l'égard de la détention des données personnelles et bancaires des utilisateurs, capital confiance très nettement supérieur à celui accordé aux grands acteurs d’Internet, comme l'ont montré les vagues récentes de notre enquête.

Le troisième atout des établissements bancaires européens, et non des moindres, tient dans leur faculté à construire un scheme européen. On observe récemment une tendance des schemes d’instant payment nationaux préexistants, au Royaume-Uni, au Danemark, en Suède, à rejoindre progressivement celui-ci.

Ces atouts portent à croire que si elles parviennent à laisser de côté les enjeux de concurrence purement nationale, les banques devraient parvenir à établir une stratégie commune, à l’échelle européenne en commençant par revisiter les parcours de paiement et par faire une place au nouveau paiement instantané.

Ces parcours de paiement doivent s’appuyer sur des infrastructures de connectivité les plus directes possible d’un teneur de compte à un autre, afin d’apporter la garantie aux consommateurs qu'une sécurité et une performance optimisées sont mises en œuvre entre les établissements.

L’instantanéité du paiement fera alors le reste pour installer l’usage d’un instrument nativement « temps réel », en prise directe avec son époque : le téléphone mobile.

Les établissements français en ordre dispersé

A l’heure où la Belgique annonce le lancement du paiement instantané pour les clients des 16 principales banques du royaume, et que chacune implémente l’accès à ce nouvel instrument de paiement via des canaux à destination des différents types de clientèle, que ce soit en agence ou grâce à des canaux électroniques, la France, elle, a fait le choix d’un lancement en ordre dispersé.

Le bal a été ouvert à l’été 2018 par les groupes BPCE et Arkéa, qui ont été rejoints en fin d’année par les groupes Société Générale, BNP Paribas, Crédit Mutuel-CIC, La Banque Postale et Crédit Agricole, dont les caisses régionales et les filiales proposent progressivement ce nouveau service.

Certains établissements, comme le groupe Arkéa, ont fait le choix de combiner ce nouvel instrument de paiement avec le wallet Paylib qui associe déjà l’IBAN d’un titulaire de compte avec son numéro de mobile. Le paiement instantané est alors utilisé pour transférer les fonds immédiatement entre l’IBAN du donneur d’ordre et l’IBAN du bénéficiaire, en lieu et place d’un virement SCT (Sepa Credit Transfer) classique.

Cette combinaison astucieuse permet une intégration plus rapide dans l'application digitale existante, potentiellement déjà installée sur le mobile de l’utilisateur, plutôt que d’avoir à assurer en parallèle le déploiement d’une appli dédiée ou d’une nouvelle page du portail de banque en ligne.

Cette initiative montre bien tout le caractère opportuniste qui prévaut en France quant au déploiement de cet instrument de paiement, dont l’enjeu est éminemment concurrentiel. Cette démonstration est évidemment renforcée par la politique tarifaire choisie par les établissements pour délivrer ce nouveau service.

Ainsi, Boursorama Banque, la digitale native du groupe Société Générale a-t-elle communiqué vite et fort sur la gratuité de l’émission d’un virement instantané, dans la limite d’un montant maximum de 500 euros par opération, quand sa maison mère annonce facturer 0,80 euro par virement instantané « initié à distance », c’est-à-dire depuis l’appli mobile SG ou l’espace client du site Internet.

La maîtrise du temps réel et la gratuité des services du quotidien constituent bien les deux piliers de la promesse marketing des néobanques et des digitales natives. Elles pourraient bien pousser les établissements de crédit plus traditionnels et les établissements de paiement à se lancer à leur tour dans la bataille.

Proposer ce nouveau service, signe de modernité, c’est bien, mais cela requiert des investissements non négligeables afin de mettre en place l’écosystème dédié au nouvel instrument. Dès lors, certains établissements jugent que le fait d'être « atteignable » en réception constitue déjà une première étape pour ne pas risquer de perdre l’occasion de rendre ce nouveau service au bénéfice de leurs clients, tout en leur donnant un avant-goût du service dont ils pourraient être demain un initiateur.

De surcroît, cela permet aux établissements de lancer en parallèle le projet de mise en œuvre de la phase émission, dont les exigences quant au traitement d’un ordre de bout en bout en temps réel, se révèlent d’une autre ampleur.

Exploration de trois cas d’usage

Le versement instantané des prestations d’assurance au client

En 2017, le paiement des indemnités d’assurance représentait 143 milliards d’euros pour l’assurance de personnes et 39 milliards d’euros pour l’assurance de biens et de responsabilité [3] payés majoritairement par virement SEPA ou par chèque.

Le paiement instantané trouvera ici sa place, afin de permettre aux assureurs une indemnisation plus rapide des sinistres. Il constitue une évolution majeure dans le service et la relation client.

C’est le pari qu’a fait le groupe BPCE pour sa filiale Natixis Assurances, qui a mis en marché le paiement instantané pour le règlement de certains sinistres d’assurance de biens et de responsabilité, et ce dès le 10 juillet 2018. En effet, comme l’indique le livre blanc édité en 2018 par le groupe BPCE, il s’agit de réconforter et de rassurer un client en situation de stress, par la réception immédiate des fonds de son indemnisation.

Le paiement instantané chez le commerçant, alternative à la carte et à ses interchanges

Le modèle du paiement instantané a immédiatement suscité une attention de la part du commerce, prompt à rechercher des alternatives au modèle du paiement par carte, soumis à des commissions d’interchange entre banques, répercutées sur les commerçants. Ceux-ci se sont toutefois adaptés ces dernières années par la baisse des taux d’interchange et la suppression des forfaits fixes.

Avec son caractère irrévocable, générant un message d’accord ou de refus en moins de 20 secondes, sa disponibilité 24 heures/24 et son montant plafonné aujourd’hui en France à 15 000 euros, le paiement instantané laisse espérer un modèle économique plus favorable, en particulier pour des montants de transaction supérieurs aux plafonds moyens des cartes bancaires, des commerçants et porteurs.

Là où le fragile modèle économique d’un paiement par carte se répartit entre une cotisation annuelle imputée au porteur de la carte et une commission calculée sur le montant versé par le commerçant à sa banque et répercutée à la banque du porteur, le paiement instantané va devoir trouver un équilibre entre les mêmes parties prenantes.

Comme on l’a vu, ce modèle diverge déjà sur le fait de faire payer ou non une commission à l’initiateur du virement. Le commerçant, de son côté, va devoir trouver une position intermédiaire entre l’interchange carte payant et l’interchange des virements classiques européens SCT, qui a été ramené à 0.

Les établissements des grands commerçants se sont ainsi très vite approprié le sujet et se préparent à accepter le paiement instantané, parmi lesquels la Banque Edel pour le groupement Leclerc avec l'appui de la FinTech Morning acquise en 2017, ou l’établissement de paiement du groupement Système U qui propose depuis l’été 2018 son application mobile U Paiement, laquelle permet pour l’instant d’enrôler sa carte bancaire et de générer un QR code à chaque paiement, en attendant – sans doute – de pouvoir initier un virement instantané.

Le transfert d’argent entre particuliers

Ces dernières années, si les applications mobiles de transfert d’argent de personne à personne et les cagnottes en ligne se sont largement développées, elles l’ont fait principalement sur quelques niches de clientèles particulièrement appétentes à l'égard de ces nouveaux services digitaux, à la fois bien plus pratiques que le traditionnel paiement en espèces, et plus modernes et universels que le paiement par chèque.

Cependant, les banques étaient restées plutôt en retrait de ces évolutions, jusqu’à l’initiative volontariste ayant conduit à l’émergence puis à l’extension de Paylib, au point de fédérer aujourd’hui la quasi-totalité des groupes bancaires français.

L’arrivée du service « Paylib entre amis » semble vouloir porter cette fois les ambitions des banques françaises dans ce service, dont le paiement instantané constitue évidemment l’instrument sous-jacent idéal. Il s’agit de matérialiser, non plus sur l’application mobile mais sur le compte du bénéficiaire, la réception immédiate des fonds, ce qui se révèle indéniablement avantageux dans un grand nombre de situations : payer un artisan – plombier, serrurier, etc. – qui vient de faire une réparation à domicile, tout de suite et de manière irrévocable, payer son médecin ou son dentiste qui ne prend pas les cartes de crédit, ou encore apporter la preuve immédiate du paiement au vendeur d’un véhicule d’occasion avant de repartir à son volant…

La difficulté se concentre finalement sur le design et la promotion d’une application offrant la meilleure expérience utilisateur possible, tout en capitalisant sur un instrument de paiement qui, s’il est bien maîtrisé, s’effacera et donnera à ce nouveau service bancaire un caractère universel, à l’instar du NFC (Near Field Communication) pour le paiement sans contact dans le commerce de proximité.

Gageons que la prise en compte des enjeux européens et des modalités de déploiement spécifiques à cet instrument, son adaptation à la demande des consommateurs et l’arrivée progressive de nouveaux pays et de nouveaux établissements atteignables auront pour effet d’accélérer la montée en puissance du paiement instantané.

 

 

[1] https://www.francepaymentsforum.eu/rencontres-2019-discours-ouverture-aufauvre-banque-france/.

[2] https://www.inbanque.com/etude-services-numeriques-banque/.

[3] Source : FFA Assurance Tableau de bord de l’assurance en 2017.

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