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Stratégie

A nouveau modèle de croissance, nouveau business model des banques… privées

La Chine doit s’adapter à son nouveau modèle de croissance. Elle y répond en libéralisant son système financier, tout en augmentant ses exigences en matière de gestion des risques.

Le 08/04/2016
Didier Descombes

De nouveaux paradigmes impactent les banques chinoises, impliquant des changements structurels au niveau de la Banque Populaire de Chine (BPC), qui assouplit la politique monétaire et fait évoluer les réglementations vers plus de libéralisation, mais également vers plus d’exigences en matière de gestion des risques. La libéralisation passe par différentes mesures :

  • la création de banques privées afin de répondre aux besoins des PME et des micro-entreprises ; elles devraient devenir des acteurs majeurs de l’économie chinoise ;
  • la relance de la titrisation ;
  • des réformes en faveur des banques étrangères.

Le renforcement de la gestion des risques, lui, passe par :

  • des réformes en cours sur la séparation des activités ;
  • la mise en place de politiques de gestion des risques pour les créances douteuses.

Le contexte de libéralisation

Dans le but de stimuler la croissance, la BPC a lancé une réforme pour la libéralisation du taux d’intérêt et n’a de cesse de faire évoluer (essentiellement à la baisse) le taux de référence pour l’épargne et les prêts. Le ratio de réserve obligatoire (RRR) a été abaissé et a vocation à disparaître. La BPC mène une réforme en profondeur du système des échanges internationaux et tend vers un taux de change flottant – à la condition qu’il ne dépasse pas des limites définies.

Cette politique monétaire souple impactera le secteur bancaire. Le RRR sera remplacé par le système d’assurance des dépôts, qui permettra notamment une baisse des coûts de financement. L’impact de la baisse du taux d’intérêt est incertain : il devrait entraîner une baisse de la collecte des fonds liés aux dépôts, devenus moins rentables. Mais parallèlement, la baisse du taux permettra également aux banques de baisser leurs coûts sur ces mêmes fonds qui restent une source de financement majeure.

Les banques devront également user de la politique monétaire assouplie avec précaution. Si une politique monétaire souple permet d’augmenter, à court terme, les prêts et les offres de crédits, donc la collecte des taux d’intérêt et les profits, elle risque également d’augmenter le nombre de créances douteuses affectant les performances à long terme.

La grande révolution : l’arrivée des banques privées en Chine

En 2013, le Conseil d’État chinois a proposé d’autoriser la création de banques privées, de compagnies de leasing financier et de sociétés de crédit à la consommation. Ces sociétés sont financées par des capitaux privés ; elles sont donc responsables des risques et de leur gestion. L’arrivée de ces banques doit permettre de proposer des services financiers innovants à la partie de la population chinoise qui ne peut accéder aux services financiers offerts par les institutions traditionnelles. Il s’agit de PME, de micro-entreprises, de start-up innovantes ou de particuliers issus de zones rurales. Selon le Financial Times, les PME effectuent à elles seules 60 % du produit intérieur brut du pays et 75 % des créations d'emploi.

La spécificité des services de ces banques privées leur apporte de nouvelles opportunités d’activité, notamment l’acquisition de nouveaux clients. Lors de la libéralisation du taux d’intérêt, les banques commerciales traditionnelles à capitaux publics ont préféré investir dans les grandes entreprises. Les banques privées vont donc se positionner pour répondre à la demande des PME et des micro-entreprises en termes de services financiers, et combler le manque d’offre des banques commerciales sur ce segment. Outre un meilleur accès au crédit, elles devraient permettre une réduction des coûts de financement pour les PME et les micro-entreprises. Malgré les différences dans leur business model, les banques ont toutes pour objectif de redynamiser l’économie réelle. Les banques Shanghai Huari Bank et Wenzhou Civil and Commercial Bank ont par exemple le même positionnement : dépôts et prêts dans des régions spécifiques. La banque Kicheng Bank of Tianjin se positionne sur les dépôts et les prêts des entreprises, ces dernières représentant 70 % des comptes ouverts.

Des challenges stratégiques…

Le lancement d’un nouveau business model s’accompagne toujours d’une problématique d’identification des risques sous-jacents et de la réponse réglementaire à ces risques. Le succès des banques privées et de leurs business model spécifiques (acquisition de clients de différentes régions géographiques grâce aux plateformes en ligne, par exemple) va largement dépendre de la capacité de ces banques à innover et à s’adapter aux nouvelles réglementations. Les banques privées feront face aux mêmes problématiques liées au marché des PME et des micro-entreprises que les banques commerciales traditionnelles au moment de leur développement. Outre le manque de crédibilité des bilans financiers fournis par ces entreprises, les banques privées devront aussi faire face à d’autres challenges, comme les effets combinés des risques traditionnels, des plates-formes, du Big Data et des calculs basés sur les informations du cloud, utilisés notamment par ces nouvelles banques pour mieux connaître leurs clients.

Les banques publiques, de leur côté, devraient faire évoluer leur modèle de croissance actuel qui n’est plus viable. Dans les années à venir, des prêts seront attribués à des entreprises précédemment exclues et les banques commerciales traditionnelles ont capté cette tendance. Elles utiliseront leurs avantages en termes de ressources, notamment humaines et technologiques pour transformer leur activité, ce qui créera des barrières à l’entrée pour les nouveaux acteurs.

…et réglementaires

Les investisseurs principaux des banques privées considèrent plusieurs facteurs lors du choix des actionnaires : expérience dans le domaine des investissements financiers, capacité à fournir à la banque un appui technique ou des ressources, réseau issu de leur secteur d’activité et opportunités de ce secteur.

Gérer au mieux les transactions effectuées grâce aux contacts des actionnaires constituera un autre défi pour les banques privées. Les actionnaires devront connaître leurs droits et devoirs en matière de transactions effectuées grâce à des contacts privilégiés ; ils devront assumer les risques des banques privées sans pour autant les considérer comme des outils utilisés à des fins de profit personnel. Ainsi les banques devront prêter une attention particulière à ce que les actionnaires n’utilisent pas leur statut comme un outil pour réaliser des transactions avec des personnes qu’ils connaissent et ce pour leur propre avantage. Les grandes lignes directrices interdisent ainsi aux actionnaires majoritaires d’interférer avec les opérations courantes des banques et exigent de la part de ces dernières d’améliorer leur gestion des transactions conclues avec des parties apparentées.

La création de banques privées a fait l’objet d’un programme pilote au cours duquel cinq principes ont été institués pour ces banques :

  • obligation de responsabilité pour les risques résiduels : les banques doivent se poser la question de savoir si elles peuvent supporter ou prévenir les risques et si elles peuvent sécuriser les intérêts des déposants ;
  • obligation de choisir des actionnaires capables de gérer une banque et les risques inhérents à sa gestion ;
  • obligation d’accepter que le superviseur prenne le contrôle si les risques ne peuvent plus être assumés par la banque ;
  • différenciation du positionnement sur le marché et spécificité des stratégies ;
  • définition de plans de redressement et de résolution, légaux et faisables.

Les nouveaux entrants et l'innovation

Le régulateur bancaire chinois a autorisé six banques détenues par des sociétés privées à exercer des activités financières sur le territoire.

Profitant de ces opportunités, Alibaba a lancé sa banque privée en ligne : MYBank. Parmi les différents services proposés par les banques privées, MYBank se positionne sur les dépôts et prêts de consommation, et sur les micro-entreprises. MYBank est innovante, car elle touche des clients qui ne bénéficient pas d’un accès facilité aux banques (publiques), tout en mettant en place des produits innovants pour ses clients : plates-formes en ligne, gestion des risques grâce au Big Data, etc.

Le colosse de l'internet chinois Tencent a quant à lui lancé en janvier 2015 la première banque privée du pays 100 % virtuelle. Sans aucune agence physique, la joint-venture du groupe Tencent – WeBank – prête notamment ses fonds à de petites et moyennes entreprises, qui peinent à emprunter auprès des banques traditionnelles détenues par l'État. Le défi principal de WeBank, établissement 100 % virtuel, sera d'attirer les dépôts sans disposer d'un réseau d'agences physiques. Mais comme Alibaba, Tencent a déjà prouvé sa capacité à collecter de l'argent sur Internet, via son service de paiement en ligne WeChat Pay, utilisé comme un véritable portefeuille numérique par ses utilisateurs. Alibaba a, quant à, lui développé en 2004 Alipay, une solution de paiement par Internet. Fort de son succès, Alipay prévoit d’ouvrir prochainement ses services aux Chinois voyageant en Europe, une opération qui s’annonce avantageuse, leur nombre ne cessant de croître sur le continent.

Le défi de l’augmentation des créances douteuses

L’augmentation des créances douteuses s’observe depuis quelques années maintenant. Comment l’expliquer ? Par l’initialisation de la transformation du mode de croissance, l’accélération de la restructuration de l’industrie, une demande domestique et étrangère plus faible, des surcapacités dans l’industrie de l’acier notamment ou l’augmentation du nombre d’entreprises présentant des événements à risque (voir Graphique 2).

En 2008, 4 milliards de RMB ont été débloqués pour stimuler l’économie, et augmenter les capacités de production de la Chine. Néanmoins, face à une demande domestique et internationale plus faible, l’augmentation des capacités s’est transformée en problème de surcapacité. Avec le ralentissement de la croissance, les entreprises ont plus de mal à rembourser leurs dettes.

Du fait de cette augmentation des créances douteuses, les banques devront revoir en profondeur leur gestion des risques crédits en établissant des alertes et un système de gestion sur l’ensemble du processus d’approbation de crédit.

En amont, les banques devraient mettre en place un système de scoring grâce au Big Data. Il devrait permettre d’accélérer le processus d’approbation et de gestion des risques, mais aussi d’améliorer l’efficience et l’exactitude des conditions de sélection des emprunteurs. Les banques devront aussi mettre en place un système de revue des crédits à accorder et de conformité, et améliorer la prise de conscience des risques auprès des gestionnaires des comptes.

Une fois le prêt conclu, les banques devront suivre les emprunteurs pour s’assurer de la bonne allocation du prêt. Les banques devront aussi instaurer un système de recouvrement des prêts en préférant des analyses détaillées prenant en compte les facteurs suivants : l’industrie, le lieu, les remboursements des anciens prêts et le déclassement, en cas de retard de paiement.

L'auteur

  • Didier Descombes, KPMG
    • Associé, responsable des activités Strategy, Customer& Operations
      KPMG

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  • graphique 2

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