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Concurrence

Le modèle chinois d’open banking, futur modèle européen ?

Les géants du web chinois, comme Tencent et Alibaba, ont très vite adopté les principes de l’open banking, dans un contexte local très favorable. S’il est logique que cette même évolution soit plus timide en Europe, elle se profile néanmoins.

Le 14/06/2018
Andreea Grecu | Zineb Ahmed | Gaelle Bisson

Les avancées technologiques et les récentes évolutions réglementaires (DSP 2 et RGPD) créent, en Europe, un environnement propice à une digitalisation exponentielle des services bancaires (crédit, paiements…). Ce mouvement, très récent en Europe, a été initié depuis plusieurs années en Chine, où les particularités du secteur financier en font un pionnier en termes de transformation du paysage bancaire. Comment ce « modèle chinois » permet-il de mieux comprendre le mouvement actuel en Europe ? Dans quelle mesure permet-il d’anticiper l’organisation du marché bancaire de demain ?

WeChat, l’application aux 900 millions d’utilisateurs

La Chine abrite le marché du paiement digital plus large au monde avec près de la moitié des transactions globales [1]. Le paiement mobile ou paiement digital désigne l’usage d’un mobile ou smartphone afin de réaliser un paiement. Ces paiements peuvent être effectués pour effectuer un achat en ligne mais également dans un point de vente physique. La combinaison entre une faible bancarisation et un taux d’équipement en smartphones élevé a mené différentes entités chinoises à développer avec succès des plates-formes de paiement mobile, comme WeChat ou Alipay. Cet environnement, fruit de facteurs sociaux, réglementaires et économiques, a induit une croissance du taux d’adoption de ces solutions de paiement mobile par les utilisateurs d’Internet, passé de 25 % en 2013 à 68,3 % en 2016 [2].

Ainsi en témoigne l’essor de l’application de paiement mobile WeChat : le portefeuille mobile, lié au compte bancaire traditionnel, est intégré dans l’application de messagerie instantanée et de réseau social du groupe Tencent, rendant le transfert d’argent aussi simple et rapide que l’envoi d’un message. La simplicité du paiement par la méthode du QR Code [3] et le nombre croissant de ses utilisateurs permettent à WeChat une percée sur le marché. Selon les chiffres publiés en septembre 2017, l’application compte 902 millions d’utilisateurs connectés quotidiennement. La fonctionnalité de paiement intégrée, WeChat Pay, compte quant à elle plus de 600 millions de comptes actifs en décembre 2016 [4]. C’est un écosystème complet qui héberge, sur la plate-forme, une quarantaine de fonctionnalités, dont neuf relevant des services financiers. Il est donc possible de réaliser des transferts d’argent, d’accéder à des produits d’assurance et de gestion du patrimoine, et même à du microfinancement, directement depuis l’application mobile.

Le digital au service de l’inclusion financière

L’essor de ce mode de paiement s’explique par une bancarisation en constante hausse et une amélioration de la connectivité et de la couverture des réseaux mobile et Internet. La fascination des Chinois pour la technologie, leur faible aversion aux risques et leur sensibilité limitée aux questions de protection des données privées soutiennent la croissance du marché numérique, ce qui facilite l’intégration de l'innovation et permet l’installation d’un fort avantage concurrentiel pour ces acteurs digitaux. Un autre facteur spécifique à la culture chinoise est la pratique des dons et prêts intrafamiliaux. Cette tradition chinoise s’illustre par des dons via des enveloppes rouges à l’occasion du nouvel an. La digitalisation de cette pratique, opérée par WeChat dès 2014, a accéléré l’adhésion de la population à ces nouveaux outils. Du côté des commerçants, le paiement mobile facilite la gestion des liquidités : les transactions sont optimisées, leur coût réduit et leur délai de traitement significativement amélioré. Enfin, cet essor a été favorisé par l’État : la transformation digitale est un des axes principaux de la stratégie de développement économique du gouvernement, le but étant l’accès de la population à des services financiers à moindre coût. La réglementation relative aux institutions financières non bancaires, comme celles qui fournissent ces solutions de paiement mobile, ne se met en place sur le marché que de manière progressive. Cela permet donc aux acteurs innovateurs de commercialiser différents produits et d’ajuster leurs modèles sans être immédiatement contraints. Progressivement mis en œuvre, le cadre réglementaire chinois vise classiquement à diminuer les risques, consolider l’infrastructure, assurer la sécurité des paiements mobiles, protéger les consommateurs et mieux contrôler les flux financiers.

Des usages européens différents…

En Europe, le paysage des modes de paiement diffère considérablement de celui du marché chinois. Malgré la présence de solutions de paiement innovantes, le taux d’adoption reste faible : le consommateur européen est généralement satisfait des systèmes de paiement existants, car fiables, familiers, plutôt sécurisés et largement utilisés. Ainsi, le paiement par carte bancaire et le paiement sans contact sont favorisés. Il est difficile en Europe d’évaluer la valeur ajoutée du paiement mobile et des plates-formes de paiement intégrées sous la forme d’application mobile telles que Lydia, Apple Pay ou encore Lyf Pay. Le consommateur est superficiellement informé sur ces outils, qui ne parviennent pas à gagner sa confiance.

Le marché européen est fondamentalement divisé. Certains pays, comme l’Allemagne, sont profondément attachés au cash, quand d’autres utilisent massivement les moyens de paiement scripturaux. En Suède, par exemple, le paiement s’est totalement dématérialisé : 80 % des paiements sont des transactions digitales réalisées par carte bancaire ou application mobile [5], et près de 50 % de la population utilise l’application Swish, créée par l’alliance de banques nordiques. Ce changement d’habitude est dû à la confiance des Suédois dans leur système bancaire, au gouvernement qui encourage la population à réduire l’utilisation du cash, mais aussi aux divers avantages des paiements mobiles parmi lesquels :

  • la sécurité (moyens d’identification biométrique) ;
  • les coûts réduits : le matériel et les systèmes utilisés sont moins chers, ce qui s’avère un atout pour les commerçants qui paient des commissions inférieures ;
  • l’égalité, l’alternative du paiement mobile étant un facteur d’inclusion sociale pour ceux qui n’ont pas accès à la carte bancaire ;
  • la simplicité, une praticité d’utilisation et de nombreux services associés sur la plate-forme mobile.

…et davantage contraints

Il existe aussi un ralentisseur réglementaire plus important en Europe. En effet, lorsqu’une avancée technologique engendre une transformation de la structure de marché, les autorités font évoluer le cadre juridique européen – ensuite transposé en droit national – afin de garantir la protection des consommateurs. La création de statuts pour les acteurs non bancaires ainsi que l’adoption des directives européennes par chaque pays ont contribué au retard de développement du paiement mobile en Europe : en effet, les statuts d’établissements de monnaie électronique et d’établissement de paiement ne sont mis en place, respectivement, qu’en 2000, avec la directive Monnaie électronique, et en 2007, avec la directive sur les Services de paiement.

Mais avec le temps, l’arrivée de ces acteurs non bancaires sur le marché du paiement provoque un changement structurel du modèle économique de l’industrie des paiements, qui pourrait se traduire, pour les banques, par une perte de business et de données clientèle. En conséquence, de nouvelles formes de rentabilité sont à bâtir. Une opportunité de « coopétition » entre les anciens et les nouveaux acteurs en vue d’innover émerge. Dans un modèle où des tiers non bancaires s’appuient sur l’infrastructure bancaire existante, les acteurs traditionnels gardent, quoi qu’il en soit, un rôle central, même si une partie de la chaîne de valeur est perdue. Les banques sont donc amenées à repenser et redéfinir leur rôle dans un contexte incluant l’arrivée de nouveaux acteurs facilitée par la DSP 2.

De quelle manière cette dernière réglementation va-elle accélérer le mouvement ? La DSP 2 et le cadre SEPA ont pour but d’assurer la normalisation et l’interopérabilité des services de paiements, afin de créer un environnement paneuropéen propice à l’innovation. Ce sont des avancées majeures face à la fragmentation du marché : les solutions de paiement mobile sont en effet proposées au niveau national, ce qui ne permet pas de générer les économies d’échelle nécessaires pour assurer la rentabilité et la viabilité de leur modèle.

Accompagner la transition vers un modèle chinois ?

Face aux consommateurs européens, encore réticents au paiement mobile, un travail pédagogique reste à initier. L’objectif est de sensibiliser et d’informer à la fois les consommateurs et les commerçants sur les avantages de ce mode de paiement. Les acteurs financiers vont être amenés à communiquer sur le fonctionnement du système, l’ensemble des mesures de prévention et de sécurité mises en place et l’identification des activités potentiellement frauduleuses. En outre, des programmes de récompense et de fidélisation peuvent accroître l’attractivité du paiement mobile et inciter les consommateurs à dématérialiser leurs transactions.

Avec la présence de nouveaux acteurs financiers, le rôle et la place des banques tendent à évoluer. Sous la DSP 2, la pérennité du modèle bancaire traditionnel, en système fermé, est remise en cause, au profit d’une structure ouverte permettant la participation de nouveaux acteurs. En effet, il est utile de redéfinir le rôle des banques traditionnelles dans cet environnement concurrentiel, avec plusieurs évolutions possibles. Ainsi, le développement de plates-formes mobiles propres aux banques peut leur permettre de conserver leurs parts sur le marché des services de paiement. Elles peuvent aussi concentrer leur activité sur leur infrastructure et leur cœur de métier : l’offre d’un système de paiement, la mise à disposition de ses fonctions de middle-office, sans oublier son rôle d’apporteur de liquidités. Ainsi, elles agiraient en tant que « fournisseur » pour les plates-formes tierces, avec pour fonction principale l’octroi de crédit et la fourniture d’autres produits financiers. Le succès de ces plates-formes bancaires ouvertes repose sur l’adhésion des consommateurs, car leur viabilité est liée au volume de transactions et au nombre d’utilisateurs. Pour répondre à cet enjeu majeur, il est nécessaire de mettre en place des mesures incitatives permettant une forte conversion à ces nouveaux services. Avec l’open banking à l’européenne, c’est bien la transformation de la relation client qui est en jeu.

 

[1] https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/0301320840550-le-paiement-mobile-explose-en-chine-2155152.php.

[2] McKinsey Global Institute, « China’s digital economy a leading global force », août 2017.

[3] Quick response Code.

[4] https://www.ipsos.com/sites/default/files/ct/publication/documents/2017-08/Mobile_payments_in_China-2017.pdf.

[5] https://sweden.se/business/cashless-society/.

L'auteur

  • Andreea Grecu, LAB Vertuo
    • Master 224 Banque et Finance de l’université Paris Dauphine
    • Membre
      LAB Vertuo
  • Zineb Ahmed, LAB Vertuo
    • Master 224 Banque et Finance de l’université Paris Dauphine
    • Membre
      LAB Vertuo
  • Gaelle Bisson, Vertuo Conseil
    • Consultante senior
      Vertuo Conseil
  • Couv BS 370
    Cet article est extrait de
    Banque & Stratégie n°370

    Open banking

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