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La microfinance en Afrique : une convergence vers le digital

Pour répondre à la demande croissante – plus de 130 millions de clients à travers le monde –, la microfinance s’est progressivement structurée, réglementée, et a élargi sa palette d’acteurs. En Afrique, où le secteur est en plein boom, la digitalisation bat son plein.

Le 06/03/2018
Emmanuel Noblanc

Avec plus de 600 acteurs en UEMOA [1] et 800 en CEMAC [2], l’Afrique subsaharienne présente un paysage très morcelé et évolue dans des contextes réglementaires hétérogènes.

La plupart des institutions de microfinance (IMF) y sont des coopératives pour près d’un tiers, suivies par les institutions financières non bancaires (25 %), et, à égalité, par les ONG (20 %) et les banques (20 %) [3].

Les IMF appartenant au secteur formel (les banques de microfinance ou les institutions financières non bancaires) sont soumises à une réglementation et une supervision spécifiques par les autorités de tutelle, Banque centrale et/ou ministère des Finances.

Le secteur semi-formel réunit les organisations non gouvernementales, les mutuelles, les coopératives parfois regroupées en confédération, qui ne sont pas toujours soumises à une réglementation et une supervision bancaire. Le secteur informel inclut des initiatives à base communautaire n’ayant pas d’existence juridique mais avant tout un rôle d’entraide locale.

Pour les experts des Nations Unies, la microfinance est aujourd’hui une composante essentielle du système financier dans les pays du Sud, mais elle a encore de nombreux défis à relever : à commencer par rester un outil au service du développement et de l’inclusion financière des populations, en maintenant l’équilibre entre sa mission sociale et sa viabilité économique.

Un marché de plus en plus concurrentiel

Que ce soit les « tontines » du Cameroun, les « susu collection » du Ghana ou les « banquiers ambulants » du Bénin, une part importante des services de microfinance appartient au secteur informel dans des pays où l’inclusion bancaire est très faible. Ces intermédiaires opèrent depuis toujours dans les zones urbaines et périurbaines et prêtent aux personnes à faibles revenus contre des taux d’intérêt plutôt élevés et sans aucun agrément. Selon les chiffres du World Council of Credit Unions [4], les Unions de crédit ont connu un essor important sur le continent. A fin 2016, le nombre de ces coopératives atteignait 21 724 présentes dans 25 pays.

Elles font toutefois face à une concurrence des banques qui deviennent de plus en plus engagées dans la microfinance, des caisses d’épargne aux banques commerciales traditionnelles. Les premières (y compris les banques postales) datent de l’ère coloniale et s’appuient aujourd’hui sur un large réseau pour servir les plus pauvres et les petits épargnants, d’Afrique du Nord à l’Afrique du Sud.

Alors que de plus en plus de banques commerciales introduisent des produits de microfinance dans leur gamme, motivées par les perspectives de profitabilité, plusieurs IMF ont émergé dans des pays africains en tant qu’institutions financières non bancaires mobilisant des dépôts et proposant du microcrédit. La plupart des ONG de microfinance ont quant à elles une activité centrée autour du microcrédit et appartiennent pour la plupart à des réseaux internationaux, avec un caractère humanitaire ou social.

Enfin, certains groupes bancaires internationaux ont fait le choix de s’appuyer sur leurs filiales locales pour nouer des liens de partenariat avec des IMF dans le but de financer des projets en devises locales. C’est le cas du Groupe BNP Paribas, dont les experts en microfinance de chaque territoire sélectionnent les IMF à soutenir sur la base de la qualité des opérations, de la transparence et de la performance sociale des institutions. C’est le cas également de la Société Générale de Banques au Sénégal (SGBS) avec la création de sa filiale Manko, intermédiaire en opérations de banque, qui diffuse le crédit à la consommation via son réseau d’agents en scooter [5].

Notons aussi que plusieurs banques interviennent en refinançant des IMF, tels que la Banque Nationale de Développement Agricole (BNDA) au Mali, Ecobank ou encore le Groupe Bank of Africa (BOA).

Une mutualisation nécessaire

Les IMF n’ont souvent d’autres choix que de mutualiser leurs forces avec d’autres. C’est ce que l’on constate actuellement avec des regroupements opérés en Afrique de l’Ouest par Pamiga qui, depuis sa création en 2005, a développé un réseau de 14 IMF implantées dans 10 pays d'Afrique subsaharienne. La Confédération des institutions financières d’Afrique de l’Ouest (CIF) au Burkina Faso est, aujourd’hui, un regroupement régional de coopératives financières, fondé sur la solidarité de six grandes fédérations nationales de coopératives d’épargne et de crédit dans cinq pays de la zone UEMOA. Au début de l’année 2018, Microcred Sénégal a annoncé l’intégration de FIDES Microfinance Sénégal au sein de son réseau. D’autres exemples incluent la FUCEC au Togo, le Réseau des caisses populaires au Burkina Faso, les MUCODEC au Congo ou les CECAM à Madagascar.

Une pression réglementaire qui s’accentue

Les IMF doivent respecter une série de réglementations nationales (reporting financier et comptable) et internationales, notamment celles liées à la lutte antiblanchiment ou la lutte contre la fraude. Or on constate une surenchère dans les obligations de reporting réglementaire. Le professeur Fulbert Amoussouga Gero, de l’université d’Abomey-Calavi, expliquait en 2016 cette pression par le risque systémique qu’elles font courir au système financier : « en prenant plus de maturité, la plupart des IMF cherchent à améliorer le financement de leur croissance, en vue d’offrir une gamme plus large de services financiers à leurs clientèles. En procédant ainsi, elles font courir d’importants risques à l’épargne publique, d’où l’intérêt que leur portent, au plus haut degré, les autorités en charge de la régulation et de la supervision du secteur financier, dans l’optique de protéger les intérêts des clients et le système financier dans son ensemble » [6]. Compte tenu de la diversité de situations de ces IMF, la question qui se pose est de savoir si ces institutions peuvent et doivent être toutes soumises au même type de réglementation et de supervision. Actuellement, la Banque centrale est l’organe de réglementation et de supervision des IMF dans 31 pays, certaines d’entre elles étant supervisées par le ministère des Finances ou un autre organisme gouvernemental.

En zone UEMOA, une loi dite PARMEC, adoptée en 1993, visait à harmoniser le statut juridique des IMF au sein de la zone tout en permettant aux ministères des Finances nationaux de délivrer des licences d’exploitation aux coopératives de crédit et aux coopératives financières exclusivement. En 2007, la loi PARMEC a été révisée pour favoriser le développement d’entreprises à but lucratif en uniformisant la délivrance des licences à tous types d’acteurs de microfinance.

Quant à l’Afrique centrale, pour pallier la situation de vide juridique qui avait accompagné le développement de la microfinance dans les années 1990, le régulateur des États de la CEMAC a réglementé ce secteur dès 2002 en distinguant trois catégories d’établissements de microfinance, en les soumettant à des règles et obligations spécifiques. Aujourd’hui encore, la réglementation est appelée à évoluer. C’est notamment la demande d’acteurs de marché qui souhaitent qu’elle accompagne leur développement.

C’est le cas en Tunisie où Essma Ben Hamida, fondatrice et directrice d’Enda Tamweel, expliquait en mai 2017 : « Aujourd’hui, le ministère des Finances et la Banque centrale disposent d’un cadre législatif, ce qui est un grand pas en avant. Même si la loi est favorable, elle ne nous autorise qu’à accorder des microcrédits alors que nous aspirons à évoluer [7]. » Et de citer comme nouveaux modes de refinancement, dans la palette du possible des IMF, l’accès aux capitaux.

Une volonté d’innovation

Pour réduire les coûts, augmenter leur portée dans les zones difficiles d’accès et améliorer le confort des clients, le téléphone mobile est vite apparu comme la panacée. En 2011, une étude chiffrait déjà que la microfinance sur mobile pouvait permettre de réduire les coûts opérationnels des IMF de 20 % à 50 % [8].

Microcred, un groupe de finance digitale spécialisé dans l’inclusion financière présent notamment en Afrique, a par exemple cherché à se développer en multipliant ses activités dans le domaine des nouvelles technologies appliquées aux services financiers avec le lancement, du réseau Baobab, qui permet de simplifier l’ouverture d’un compte bancaire par le biais d’un réseau de commerçants locaux partenaires. Sa filiale Microcred Madagascar (MBM) a annoncé en février 2017 vouloir aller encore plus loin et donner une place centrale à la téléphonie, en permettant à ses usagers non seulement d’effectuer des paiements depuis leur mobile, mais aussi de contracter des crédits [9]. Malgré son potentiel, la banque mobile a essentiellement été portée par des opérateurs de téléphonie mobile et, dans une moindre mesure, par certaines grandes banques. Jusqu’ici, les IMF n’ont, sauf exception, pas joué de rôle déterminant dans la mise en œuvre de ces services.

Pour le think tank CGAP (Consultative Group to Assist the Poor), les deux mondes ne convergent pas suffisamment pour permettre aux IMF de profiter pleinement du développement de la monnaie mobile, en l’état. « La plupart des dispositifs de banque mobile offrent des transferts, un service rarement proposé par les IMF. À vrai dire, les IMF et les entreprises de banque mobile qui réussissent évoluent aujourd’hui dans deux univers bien distincts. L’univers des IMF est axé sur le crédit, et dans une moindre mesure sur l’épargne ; celui de la banque mobile sur les transferts et les paiements. L’univers des IMF utilise des systèmes “back-end” peu sophistiqués ; celui de la banque mobile emploie certains des systèmes “back-end” les plus perfectionnés qui soient (plus encore que ceux de certaines banques). L’univers des IMF est tourné vers la création d’infrastructures à faible coût reposant sur l’intervention humaine ; celui de la banque mobile est intrinsèquement lié à une infrastructure de systèmes de paiement. Il n’est donc pas surprenant que ces deux univers ne soient pas encore en phase », selon une note du think tank [10]. L’une des options consiste à développer son propre système de monnaie électronique, à l’image d’Equity Bank : la banque kényane a indiqué, lors de la publication de ses résultats en mars 2017, avoir octroyé 85 % de ses prêts en volume de façon automatique, la conversion en espèces se faisant auprès d’un réseau d’agents locaux.

Équipés d’une simple tablette, les agents des IMF ont aujourd’hui la possibilité d’ouvrir des comptes en ligne via une procédure digitalisée (photo du client, signature électronique, scan des cartes d’identité), de remplir les demandes de prêts via un formulaire dématérialisé et de renseigner la base de données avec les informations sur les conditions de vie de chaque foyer.

Les coopératives de microfinance comme les banques doivent désormais s’appuyer sur des structures organisées ayant recours à des systèmes d’information de type bancaire, gérant la tenue des comptes, l’octroi et la gestion des dossiers de crédit de manière fiable et sécurisée. Comme la plupart de ces structures disposent de faibles ressources techniques et financières, l’accès au système d’information en mode licence apparaît peu adapté. En revanche, l’accès en mode service internet prêt à l’emploi permet d’englober l’ensemble des briques du système d’information (infrastructure, progiciels, prestations de mise en œuvre et d’exploitation, sécurité…). Dans tous les cas, un socle robuste est indispensable pour une digitalisation complète de bout en bout des opérations de microfinance. Il devrait garantir une meilleure sécurisation des avoirs et par là même une accélération de la diffusion des produits de microfinance.

 

[2] Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale.

[5] Lire aussi le reportage sur Manko, p. 5.

[6] Préface du rapport « Réglementation et supervision des institutions de microfinance en Afrique centrale », Elias T. Ayuk et Georges Kobou, Editions CRDI, juillet 2016.

[8] Beyond Payments: Next Generation Mobile Banking for the Masses, PlaNet Finance, Oliver Wyman, 2011.

[9] L’offre de crédit digital est disponible au Sénégal. Lire p. 12.

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