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Etude

« Les jeunes actifs ont tendance à sous-estimer le coût d’une rente viagère »

En partant à la retraite, l’épargnant doit-il disposer du capital accumulé ou percevoir une rente viagère ? Derrière ce dilemme se cache un bras de fer entre le camp des assureurs, d’une part, et celui des gérants d’actifs, d’autre part. Chacun défend ses positions sur le marché de l’épargne retraite.

Le 25/04/2018
Manuèle Pennera

Dans le cadre de la préparation d’un Livre blanc sur les Jeunes et l’Epargne-retraite, vous avez interrogé une trentaine de personnes qui viennent d’entrer dans la vie active. Ces jeunes sont-ils prêts à se constituer une épargne investie en actions dans la perspective de leur retraite ?

Les jeunes actifs ont devant eux une carrière plus longue que celle de leurs aînés et la retraite par répartition sera moins généreuse. Épargner pour la retraite devrait donc constituer pour eux un enjeu important. L’investissement en actions serait le plus adapté. Mais les jeunes actifs sont à la recherche de placements sûrs. Ils souhaitent du rendement mais aussi une protection, ce qui est contradictoire. La solution pourrait être d’améliorer la culture financière des particuliers mais tout le monde ne peut pas se former à tout. L’autre solution est de ne pas laisser trop de choix aux épargnants et de les orienter vers des gestions pilotées qui misent sur les actions tant que l’épargnant est jeune et diminuent progressivement cette poche pour sécuriser l’épargne à mesure que le départ en retraite approche.

Au moment de la retraite, en fonction des dispositifs, les épargnants peuvent sortir en capital et/ou en rente ; comment les jeunes perçoivent-ils la rente ?

Les jeunes actifs ont tendance à sous-estimer le coût d’une rente viagère. Ils pensent qu’avec 100 000 euros de capital, un retraité peut obtenir une rente viagère de 1 000 euros par mois. En réalité, la rente s’élèvera plutôt à environ 300 euros. Les rentes sont servies par les assureurs qui assument le risque viager : si le retraité vit comme Jeanne Calment jusqu’à 122 ans [1], l’assureur continuera de verser la rente.

Un sondage récent montre que les Français préfèrent récupérer leur capital plutôt que de percevoir une rente…

Ce point de vue peut se comprendre mais il est très difficile pour un particulier de gérer un capital dans la mesure où il ne sait pas à quel âge il va décéder. De plus, en vieillissant, il n’aura plus forcément l’envie ni la lucidité nécessaire pour effectuer des investissements judicieux.

Ce débat est au cœur du lobbying exercé d’une part par les assureurs et d’autre part par les gérants d’actifs [2] afin de peser sur la loi PACTE qui est en préparation. Comment jugez-vous ce débat ?

J’ai d’abord trouvé très intéressant le rapport Barrot-Zagury, remis à Bercy dans le cadre de la préparation de la loi PACTE. Il établit un constat de complexité excessive en matière de produits retraite, ce qui me paraît exact, et l’idée de remplacer ce paysage foisonnant par simplement deux produits me semblait pertinente :

  • le « compte avenir retraite entreprise » permettrait d’épargner dans le cadre de l’entreprise ;
  • le « compte avenir retraite individuel » permettrait d’épargner à titre individuel.

Mais certains ont craint que ces propositions ne mènent à une absorption du PERCO – produit géré par les gérants d’actifs et permettant une sortie en capital – par le PERE (c’est-à-dire l’article 83) et ont mené une intense campagne de lobbying, mettant notamment en avant le fait que les Français préfèrent la sortie en capital. Le gouvernement pourrait avoir entendu leurs arguments.

Et si la loi PACTE allait même jusqu’à élargir les possibilités de sorties en capital (par exemple sur le PERP [3]), les gérants d’actifs en profiteraient-ils ?

Le PERP, comme le PERE Article 83 ou encore le Madelin, sont des produits à dominante assurancielle mais ces dispositifs sont de nature hybride car ils englobent notamment des fonds gérés par des gérants d’actifs : il s’agit des fonds dénués de garantie. Par exemple, les UC (Assurance vie en unités de compte) dans un PERP relèvent de la gestion d’actifs alors que le fonds en euros relève du domaine de l’assureur uniquement.

Le marché sera capté par les Asset Managers si les épargnants se tournent vers des produits qui ne sont pas garantis.

Environ 30 % de l’assurance vie sont de facto utilisés par les Français pour préparer leur retraite ; ces sommes pourraient-elles basculer vers l’épargne retraite si le législateur incitait à cela ?

En théorie, les particuliers pourraient faire des versements volontaires vers leur épargne retraite d’entreprise, mais je ne crois absolument pas à ces transferts d’une épargne individuelle vers des dispositifs d’entreprise. Il me semble un peu plus réaliste d’imaginer que les particuliers pourraient un jour préférer placer de l’épargne sur le PERP – produit individuel, non lié à l’entreprise – plutôt que sur l’assurance vie et encore, il faudrait de sérieuses incitations.

Toutefois, la voie qui me semblerait la plus pertinente serait, à l’intérieur de l’assurance vie, de proposer un support adapté à ces placements de très long terme. Il pourrait s’agir d’une sorte d’euro-croissance mais encore plus long terme. A priori, une telle configuration ferait baisser, à l’intérieur de l’assurance vie, la part des fonds euros et ferait grossir celle des UC (qui permettent d’importants investissements en actions, actifs très adaptés à la gestion sur un horizon très long).

Je précise que l’assurance vie n’est pas le seul placement utilisé pour constituer une épargne retraite alors qu’il n’est pas dédié à cet usage. Le PEE (Plan d’Épargne Entreprise) est lui aussi très souvent utilisé de cette façon, en particulier lorsqu’il est investi en actions de l’entreprise. Les épargnants qui souhaitent garder la main sur leur épargne préfèrent le PEE au PERCO qui est moins liquide.

 

Propos recueillis par Sophie Gauvent le 18 avril 2018

[1] Selon les chiffres de 2015 de l’INED, l’espérance de vie d’une femme de 65 ans est de 23 ans (contre 19 ans pour un homme du même âge). Les femmes qui ont aujourd’hui 65 ans devraient donc en moyenne mourir à 88 ans (et les hommes à 84 ans).

[2] Les assureurs pratiquent eux aussi de la gestion d’actifs mais ici le terme « gérant d’actifs » désigne les sociétés de gestion qui adhèrent à l’AFG et opèrent sous l'autorité de l’AMF.

[3] Il est d’ores et déjà possible de sortir en partie en capital du PERP mais cette possibilité est plafonnée à 20%.

L'auteur

Karente est une société indépendante de conseil en épargne retraite et salariale.

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