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La parole au banquier

« Les banques ont tout intérêt à nouer des partenariats »

Crédit Mutuel Arkéa a fait le choix de s’allier à de jeunes entreprises innovant dans le domaine bancaire, comme la FinTech Prêt d’Union. Mais il n’oublie pas d’innover lui-même, le plus souvent au travers de sa banque en ligne Fortuneo.

Le 11/09/2015
Ronan Le Moal

Les banques doivent-elles être considérées comme des entreprises ordinaires qui peuvent subir la concurrence d’acteurs appartenant à des secteurs non bancaires ?

Pour le Crédit Mutuel Arkéa, c’est une évidence. Avant d’être un groupe bancaire, le Crédit Mutuel Arkéa est d’abord et avant tout une entreprise. C’est en tout cas l’état d’esprit qui anime nos équipes et qui guide notre stratégie, nos projets. Notre signature de marque – « Entrepreneur de la banque et de l’assurance » – en est le parfait reflet.

Certes, l’industrie bancaire a pu longtemps être perçue comme un secteur protégé ou, tout du moins, relativement peu concurrentiel. Les pouvoirs publics avaient alors besoin d’un système bancaire stable – et donc relativement figé – pour financer leurs programmes économiques, les banques étant leurs principales alliées. Toutefois, cette époque, héritage de l’histoire, est bel et bien révolue, même si les grands groupes de la Place [1] concentrent encore près de 85 % du PNB du secteur.

Les mutations profondes que nous connaissons relèvent le niveau d’exigence économique et remettent en cause les positions acquises.

Quelles sont les mutations profondes auxquelles les banques doivent faire face ?

Les banques se sont vu imposer des contraintes spécifiques qui fragilisent leur modèle économique traditionnel. Je pense notamment au renforcement des normes prudentielles, très coûteuses en fonds propres ; à l’érosion des revenus bancaires sous l’effet d’un encadrement des tarifications et des commissions, sans oublier l’alourdissement de la fiscalité applicable au secteur financier… Les banques font désormais face à une concurrence multiforme, inventive et agressive. Cette (r)évolution est irréversible et s’amplifie sous l’effet des innovations technologiques. Internet a, en effet, levé un certain nombre de barrières à l’entrée et favorisé l’émergence de nouveaux acteurs, de nouveaux concurrents qui ont développé des services à moindre coût et qui, souvent, abordent les métiers de la finance de façon « disruptive », c’est-à-dire en rupture avec les modèles antérieurs et en privilégiant le parcours client. Aujourd’hui, les consommateurs sont habitués à utiliser des applications numériques dans tous les domaines de leur vie quotidienne et ils en attendent une réponse rapide, efficace et au moindre coût. Il en va de même pour les activités bancaires et financières : quand un internaute se connecte à l’application bancaire de sa banque, il aspire à la même facilité de service que celle dispensée par Amazon ou Facebook.

Les banques peuvent-elles être concurrencées par des acteurs qui ne subissent pas la même réglementation qu’elles ?

C’est quelque peu paradoxal, mais les autorités de contrôle et de régulation, en imposant une réglementation draconienne aux banques, ont ouvert le marché à de nouveaux venus qui, souvent, ne sont pas tenus aux mêmes obligations. Les grands métiers de la banque sont aujourd’hui concernés et même « attaqués » : la distribution des crédits, les dépôts, les moyens de paiement… L’hyper-réglementation, imposée après la crise financière de 2008, pèse sur l’industrie financière et ne lui permet pas toujours de réagir avec l’agilité et la rapidité indispensables pour s’adapter aux nouveaux modes de consommation.

La grande distribution alimentaire, par exemple, avait ouvert la brèche dès les années 1980. Elle s’est positionnée sur les cartes de paiement et les crédits revolving, afin d’inciter les consommateurs à acheter davantage, en leur proposant des facilités de paiement et en récompensant leur fidélité. Aujourd’hui, leur offre s’étend aux supports d’épargne, voire aux nouvelles solutions de paiement. Le marché du paiement mobile, autre exemple, attire les convoitises des distributeurs, des groupes de télécommunication et les géants de l’Internet, Google, Paypal et Apple en tête. Avec en filigrane, le formidable gisement que représente l’exploitation des données des clients.

En matière de crédits, les plates-formes de finance participative poursuivent leur montée en puissance, avec près de 200 millions d’euros collectés en 2014. Ce chiffre peut paraître encore bien modeste, ne serait-ce qu’à l’échelle de la production de prêts bancaires, mais témoigne bien du bouillonnement de ce secteur. Le cadre réglementaire spécifique, dont elles bénéficient depuis la fin de l’an dernier, entérine de fait le principe de « désintermédiation progressive ».

Comment les banques doivent-elles négocier le virage numérique ?

Le métier de banquier a déjà fortement changé au cours de ces 15-20 dernières années, avec l’avènement de la banque multicanal. Ce n’est qu’un début. J’ai coutume de dire que les banques qui ne se réinventeront pas disparaîtront. Une banque doit être plus que jamais en capacité d’innover efficacement et rapidement, au risque d’être reléguée au rang de simple fournisseur de services supports. La menace est bien réelle. Ainsi, dans les moyens de paiement, les banques se voient confrontées à l’apparition de solutions alternatives qui concurrencent directement les cartes bancaires traditionnelles et donc les revenus afférents. Pire, elles encourent le risque de perdre le contact avec leurs clients si elles se laissent déborder par des applications qui intègrent leurs moyens de paiement dans des solutions plus vastes.

Il est donc fondamental d'observer avec la plus grande attention ces nouveaux modèles émergents. Je pense notamment aux FinTech : en apportant un regard neuf sur notre profession, elles peuvent nous apprendre à être meilleurs dans notre approche métier. Ces FinTech, qui associent les technologies du digital aux services financiers, ont compris que ce qui prime, c'est le parcours client. Les banques auraient pu être plus intuitives sur ce point, mais elles ont pris conscience tardivement de sa valeur. Moins qu’un produit ou un service vendu, les FinTech répondent en premier lieu à un besoin. Elles profitent de leur agilité pour proposer des biens ou des services totalement nouveaux, répondant d’abord aux attentes des clients. Leur but n’est pas de concevoir ou de fabriquer des produits, mais de proposer un mode de consommation plus personnalisé, en s’appuyant sur l’expérience des clients. L’histoire de la cagnotte Leetchi (plus de 3 millions d’utilisateurs dans le monde.) en est un bel exemple du fait de sa simplicité d’utilisation pour le client final et de la transparence des frais. Les consommateurs expriment des attentes fortes en termes d’accessibilité et d’immédiateté

Les FinTech fabriquent rarement les biens ou services qu’elles proposent. Elles constituent donc de bonnes opportunités d'échanges d'expérience, voire d'investissements. Les banques ont tout intérêt à nouer des partenariats technologiques, commerciaux ou capitalistiques avec ces jeunes entreprises innovantes ; lesquelles, en retour, pourront bénéficient de plus larges débouchés.

Par ailleurs, les banques vont devoir créer davantage de valeur ajoutée dans le métier du conseil, en investissant notamment dans la formation de leurs conseillers. C’est toute une façon de travailler qui est remise en question et l’agence bancaire traditionnelle a sans doute vécu dans son organisation actuelle. Au Crédit Mutuel Arkéa, nous avons lancé, il y a plusieurs années déjà, une grande réflexion sur ce que pourrait être la « banque de demain », avec la finalité de remettre le client au cœur de tous les projets et démarches.

La transformation digitale du secteur bancaire ne va pas provoquer la disparition de la banque mais sous-tend une profonde évolution de ses métiers.

Quelle est la stratégie du Crédit Mutuel Arkéa ?

Notre groupe peut s’appuyer sur une vraie culture technologique. C’est un atout de poids dans un monde bancaire qui connaît de profondes transformations. Nous capitalisons depuis de très nombreuses années sur l’innovation. Cette maîtrise technologique nous permet de nous affranchir de nos frontières traditionnelles et d’explorer de nouveaux métiers et de nouveaux marchés. Grâce à ce savoir-faire, le Crédit Mutuel Arkéa est devenu un partenaire de premier choix pour bon nombre d’acteurs de l’écosystème numérique. À titre d’illustration, nous sommes actionnaires de Prêt d’Union, le leader des financements entre particuliers, qui vient, d’ailleurs de conclure une très belle levée de fonds supplémentaires. Nous sommes également au capital de Linxo, le service de gestion des finances personnelles. Nous cantonnons les fonds de Mango Pay, l’établissement de monnaie électronique de Leetchi ; nous sommes partenaires de Natural Security, avec laquelle nous menons des tests de paiement biométrique. Dans un tout autre domaine, nous avons récemment participé au premier tour de table opéré par Yomoni qui permettra à cette FinTech de lancer un service innovant de conseil et d’allocation d’actifs dans le domaine de la gestion de patrimoine. Nos investissements dans les start-up de la finance s’inscrivent dans une démarche de co-construction et nous permettent de rester au fait des nouveaux usages de consommation et des technologies d’avenir.

Par ailleurs, nous disposons avec Fortuneo, notre banque en ligne, d’un formidable laboratoire d’idées qui nous permet d’imaginer puis de tester directement de nouveaux services. C’est Fortuneo, par exemple, qui a lancé la première application de gestion des finances personnelles multicomptes et gratuite.

Parallèlement, notre groupe a aussi fait le choix de mettre sa maîtrise technologique au service de nouveaux partenaires en développant des services bancaires en marque blanche pour le compte de banques, de compagnies d’assurance, d’enseignes de la grande distribution… Nous mettons notre expertise à la disposition d’entreprises qui souhaitent se concentrer sur leur cœur de métier en externalisant la gestion de processus bancaires. Nous assumons, par exemple, le back-office de 300 000 comptes de la filiale bancaire d’Allianz. Nous avons créé les établissements de paiement de Brink’s France et de Système U. Nous avons également conçu les livrets d’épargne des banques des constructeurs Renault et PSA Peugeot-Citroën. Nous traitons également les e-paiements d’Amazon ou de la Française des Jeux, et Payline, la solution développée par notre filiale Monext représente désormais plus de 30 % des paiements effectués sur Internet en France. Ces prestations, qui induisent un très haut niveau d’exigence, nous permettent d’accroître notre agilité dans les méthodes et d’entretenir notre dynamique d’innovation.

[1] BNP Paribas, SG, Crédit Agricole…

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