+
-

Collecte de l’épargne : la banque en environnement contraint

En France, seule une part minoritaire de l’épargne des ménages vient alimenter les bilans bancaires. En cause : le poids de l’assurance vie et des livrets réglementés dont les fonds sont partagés avec la Caisse des Dépôts. Mais à l’heure où les ratios de liquidité se mettent en place à l’échelle internationale, ces spécificités hexagonales handicapent les établissements.

Le 27/11/2014
Séverine Leboucher

4 300 milliards d’euros [1] : c’est l’encours détenu par les ménages français au titre de leur épargne financière. Mais une partie seulement de cette manne est véritablement entre les mains des banques : en particulier, 310 milliards de titres d’OPC [2], 60 % des 370 milliards d’euros des livrets réglementés (lire article p. xxx) et surtout 1 500 milliards d’euros d’assurance vie échappent à leur bilan, quand bien même elles en auraient assuré la collecte dans leurs réseaux.

La situation n’est pas nouvelle : le poids de l’assurance vie et du Livret A dans l’épargne des ménages est une spécificité inscrite dans les gènes français. Très liquides (surtout pour les compartiments euro de l’assurance vie dont le capital est garanti), exonérés d’impôt voire de charges sociales (dans le cas des livrets réglementés), ces supports ont tout pour séduire le grand public. Les banques ont appris à gérer cette faiblesse de leurs ressources bilancielles issues des dépôts, en empruntant davantage sur les marchés. Titres de créance, obligations non sécurisées, covered bonds… autant de titres de dette émis par les établissements bancaires et achetés, entre autres, grâce aux fonds d’une partie de l’assurance vie et du Livret A [3].

Contrainte réglementaire

Mais cet équilibre franco-français est aujourd’hui mis à mal par la réglementation internationale. La faillite de Lehman Brothers et la fermeture des marchés de refinancement qui s’ensuivit ont mis sous le feu des projecteurs la fragilité des modèles bancaires ne reposant pas suffisamment sur une base de dépôts solide. Le Comité de Bâle, dès décembre 2009, et l’Union européenne ont institué des ratios de liquidité (LCR et NSFR [4]) qui incitent fortement à recourir aux ressources stables pour financer l’activité bancaire. « Avec les nouvelles contraintes prudentielles, les banques doivent davantage équilibrer leurs emplois et leurs ressources, explique Pierre Bocquet, directeur du département banque de détail à la Fédération bancaire française. En schématisant, pour prêter 100, il faut avoir 100 de dépôts. » Or sont considérés comme ressources particulièrement stables les dépôts des particuliers, dépôts à vue bien sûr, mais aussi livrets ordinaires et part non centralisée du Livret A (voir tableau). Ceux des petites entreprises également, mais plus celles-ci grossissent, moins c’est le cas, car elles sont susceptibles d’arbitrer entre différents placements pour leur épargne. À moins que cette dernière ne soit liée à des prestations tierces comme la gestion des moyens de paiement, le trade finance ou le cash management.

Dans les mois suivant les premières publications sur ces ratios de liquidité, les établissements ont donc cherché à renforcer leur base de dépôts bien traités prudentiellement (voir graphe 2). Réorienter l’épargne des Français qui part massivement vers l’assurance vie en euros n’est pas chose aisée, même dans des groupes disposant de leur propre filiale d’assurance. De même, difficile de ne pas conseiller à un épargnant en-dessous des plafonds des livrets réglementés de se tourner prioritairement vers les livrets ordinaires. « Nous ne pouvons pas définir notre stratégie commerciale sans chercher à optimiser l’intérêt de la clientèle ; or pour elle, l’argument fiscal est structurant », reconnaît le responsable ALM d’une banque française. Pour respecter ce devoir de conseil, il a donc fallu utiliser des arguments de poids : les livrets ordinaires ont vu leurs taux boostés, les comptes à terme ont bénéficié de taux progressifs incitant au maintien de l’épargne le plus longtemps possible, les dépôts à vue des entreprises sont devenus plus rémunérateurs… Un début de rééquilibrage s’est opéré, mais il a eu un coût qui limite le maintien de cet effort dans la durée.

Des taux réglementés insuffisamment flexibles

Aujourd’hui, renchérir encore sur les produits d’épargne phares des Français est devenu plus difficile. Certes, les taux de marché sont au plus bas… mais les rendements de l’assurance vie, même à capital garanti, restent supérieurs à 2,2 %. Certes, le taux du Livret A et du Livret de développement durable (LDD) a baissé… mais il reste en faveur de l’épargnant, en particulier pour des raisons politiques. Et que dire du taux du plan épargne logement (PEL), fixé réglementairement à 2,5 % ? « La ressource issue des PEL est très chère, en particulier si l'on compare son coût au taux auquel les banques françaises originent aujourd’hui les prêts à l’habitat, lui aussi proche de 2,5 % », observe ce même responsable ALM. Cette inertie des taux réglementés, insuffisamment réactifs aux taux de marché, entraîne, par effet de second tour, le maintien à des niveaux élevés des rémunérations versées par les banques françaises sur les livrets ordinaires et comptes à terme. Les marges de manœuvre des banques pour se lancer à nouveau dans une collecte agressive, comme après l’annonce de la mise en place des nouveaux ratios, semblent donc limitées.

D’autres facteurs incitent à plus d’optimisme. Ainsi, la hausse des dépôts à vue des ménages, qui ont progressé de 16,6 milliards en 2013 et de 13 milliards depuis le début de l’année 2014, est une bonne nouvelle pour les banques, car c’est une ressource bilancielle considérée comme très stable par les ratios. « En l’absence de placements intéressants, sauf à prendre des risques ou à investir sur des durées très longues, les Français préfèrent maintenir leur épargne sur les dépôts à vue », observe Olivier Vimard, directeur ALM pour le groupe BPCE. Quand bien même ces dépôts à vue ne sont pas rémunérés, comme c’est le cas en France. Philippe Crevel, économiste et directeur général du Cercle de l'épargne, explique que « pour beaucoup de personnes, transférer son argent de son compte-courant vers son Livret A est un geste complexe, car ce dernier a été ouvert dans une banque différente de celle que l’on utilise au quotidien ». De quoi reprendre un peu de terrain sur certains concurrents européens qui, eux, rémunèrent les comptes-courants des particuliers. « Cet avantage compétitif s’amenuise automatiquement au fur et à mesure que les taux d’intérêt baissent », nuance toutefois un banquier.

Mouvements contraires

L’épargne non bilancielle, quant à elle, n’est pas non plus insensible au contexte de marché. Les OPC subissent de plein fouet la baisse des taux d’intérêt, les supports monétaires enregistrant une décollecte nette de la part des ménages de 5,5 milliards d’euros en 2013, après 8,3 en 2012. L’assurance vie, elle, poursuit ses bonnes performances et multiplie les mois de collecte nette positive depuis début 2014. Le régulateur, inquiet du haut niveau des rendements servis malgré l’environnement de taux historiquement bas, tente toutefois d’agir : Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, a ainsi déclaré en novembre devant le Sénat : « Il est très important que les assureurs soient capables de faire baisser le taux de rémunération. J'attends cette année une baisse significative du taux de rémunération des contrats d'assurance vie. » De quoi guider l’épargne des Français davantage vers les bilans bancaires ? Rien n’est moins sûr : l’arrivée des nouveaux contrats euro-croissance (lire p. xxx), si le succès escompté est au rendez-vous, pourrait venir absorber les fonds qui se détourneraient de contrats en euros devenus trop peu rémunérateurs.

Collecter et conserver l’épargne risque donc de rester une coûteuse entreprise pour les banques françaises, et ce malgré des taux d’intérêt directeurs au plus bas. « Il ne faut pas toujours comparer le coût de la collecte aux taux du marché, observe Olivier Vimard. La ressource du marché n’est pas infinie et son utilisation est regardée de près par les investisseurs et les agences de notation. » Le coût réel de la ressource pour les banques ne s’assimile donc pas à celui de la politique monétaire. Et les réglementations encore en discussion pourraient accentuer ce phénomène : le renforcement des systèmes de garantie des dépôts dans le cadre de l’Union bancaire rend ces derniers plus coûteux pour les établissements ; les outils liés à la résolution (bail-in, TLAC, fonds de résolution) aussi. « À travers sa politique monétaire, la BCE aide les banques à jouer pleinement leur rôle dans la relance de l’activité en offrant des crédits à des conditions favorables. Mais ces bénéfices sont en partie contredits par un mille-feuille de mesures réglementaires qui, toutes choses égales par ailleurs, renchérissent le coût des ressources (dépôts, instruments de dette...) », regrette Vincent Guéguen, responsable ALM-T pour les marchés domestiques Europe de BNP Paribas. Une contradiction qui pourrait handicaper la reprise de la demande de crédit.

[1] Encours au 30 juin 2014. Source : Banque de France.

[2] Organisme de placement collectif (Sicav et FCP).

[3] À travers le portefeuille de placements conservé par la Caisse des Dépôts pour assurer la liquidité du fonds d’épargne.

[4] Liquidity Coverage Ratio et Net Stable Funding Ratio.

L'auteur

Pour en savoir plus

images
  • graphe 1

    graphe 1

  • Graphe 2

    Graphe 2

Sommaire du dossier

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet