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BRICS : cinq banques à la loupe

Qu’elles soient engagées dans un processus d’internationalisation ou encore très centrées sur leur marché domestique, voici les exemples de cinq banques, chinoise, russe, brésilienne, sud-africaine et indienne, qui compteront de plus en plus sur la scène mondiale.

Le 23/04/2013
Séverine Leboucher

Le géant ICBC à l’attaque du monde

Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), détenue à 70 % par l’État, est certainement l’exemple plus emblématique de la nouvelle puissance des groupes bancaires des pays émergents. Dès 2006, elle fait parler d’elle en devenant la plus grosse introduction en Bourse de l’histoire, avec 21,9 milliards de dollars levés entre Hong Kong et Shanghai [1]. Emblématique, elle l’est aussi par sa progression dans le classement des plus grandes banques par la taille de leur actif [2] : 14e de ce classement en 2008 avec 1 426 milliards de dollars d’actifs, elle entrait en 2012 dans le Top 3 avec 2 764 milliards d’actifs, reléguant HSBC en 4e position. Sa grande force tient à sa base de dépôts – ICBC détient une part de marché de 15 % en la matière [3] –, soutenue par son statut d’établissement très sûr du fait de son actionnaire public. De même que les autres banques d’État, ICBC a accru son activité de prêt pour soutenir l’économie domestique après la crise : son encours de crédit a ainsi bondi de 87 % entre fin 2008 et fin 2011, contre une croissance du PIB de « seulement » 47 %.

Forte de cette solide base domestique mais aussi concurrencée au niveau national par d’autres établissements chinois, ICBC a pris le virage de l’international. Outre ses implantations asiatiques, allant de l’Inde à l’Indonésie, le mastodonte chinois a mis le cap depuis quelques années sur des destinations plus lointaines. Accompagnant le développement des relations Chine-Afrique, il a acquis en 2008 20 % de la sud-africaine Standard Bank. ICBC se tourne aujourd’hui vers les pays développés. L’ouverture d’une agence boulevard Haussmann a ainsi fait grand bruit dans le milieu parisien début 2011, alors que des établissements similaires étaient inaugurés à Bruxelles, Amsterdam, Milan et Madrid, le tout piloté depuis le Luxembourg. L’objectif est bien sûr de suivre la clientèle chinoise partout où elle va, mais aussi de favoriser les liens entre les entreprises chinoises et les marchés matures. En 2012, ICBC franchit une étape supplémentaire, et non des moindres : être la première banque chinoise à mettre un pied aux États-Unis dans le secteur de la banque de détail, grâce au rachat du réseau de 13 agences (Californie et New York) de Bank of East Asia.

Les implantations d’ICBC à travers le monde sont toutefois encore modestes à l’échelle d’un tel géant. L’agressivité de sa future stratégie d’expansion dépendra vraisemblablement de la santé de son activité domestique. Les risques liés à la distribution des produits d’épargne adossés au shadow banking, ainsi que l’éventuelle hausse des créances douteuses pourraient freiner les ambitions internationales du groupe. Dans le cas inverse, ses pions sont positionnés pour poursuivre sa diversification.

2012, année charnière pour Sberbank

En rachetant en septembre 2012 la pépite turque de Dexia, Denizbank, Sberbank, dont l’État russe est actionnaire à hauteur de 50 % et une voix, a beaucoup fait parler de lui en France. Si, à 3 milliards d’euros, cette acquisition était la plus importante de son histoire, l’établissement russe n’en est pas à son coup d’essai en matière d’internationalisation. Bien implantée en Biélorussie, en Ukraine et au Kazakhstan, Sberbank a acquis en février 2012 les activités à l’international de l’autrichienne Volksbanken (8 pays, 281 agences). Comme pour ICBC, cette expansion hors des frontières russes s’est appuyée sur la solidité de son activité domestique. Stéphane Barthélemy, gérant senior chez State Street Global Advisors, souligne que « Sberbank est la première banque en Russie, avec une part de marché près de deux fois supérieure à celle du deuxième acteur, VTB. En outre, le marché russe est un des plus dynamiques de l’Europe émergente, avec une croissance du volume de prêts attendue à 16 % en moyenne dans un marché non encore saturé. » En janvier 2012, Sberbank s’est par ailleurs diversifié sur le marché russe en achetant la banque de financement et d’investissement Troika Dialog, fondée il y a 20 ans par un Américain d’origine russe. Enfin, en septembre 2012, la banque a pris une participation majoritaire dans les activités de crédit à la consommation de BNP Paribas en Russie. Avec une part de marché – certes en déclin – de 46 % sur les dépôts russes, Sberbank a encore de beaux jours devant elle : elle vient de poursuivre son développement turc en rachetant les activités de banque de détail locale de Citigroup et regarde désormais vers l’Inde et la Chine, où elle n’est pour l’instant présente que via une agence (en Inde) et un bureau de représentation (en Chine).

Bradesco mise encore sur la croissance domestique

La banque à capitaux privés brésilienne Bradesco ne fait encore que peu parler d’elle à travers le monde. Mais dans un marché domestique en forte croissance, ce ne sont pas les opportunités de croissance organique qui lui manquent. Première banque privée du pays jusqu’à ce qu’elle soit détrônée par Unibanco lors de sa fusion avec Itau, Bradesco conserve des positions de leader sur une palette diversifiée d’activités, allant des cartes de crédit à l’assurance, en passant par la gestion d’actifs. À l’instar d’autres établissements bancaires, Bradesco a développé à moindre coût un vaste réseau de distribution reposant sur le principe des « correspondants bancaires », sorte de corners dans les supermarchés ou les bureaux de poste délivrant les services financiers de base. Le groupe en compte aujourd’hui 43 000, pour 4 700 agences. Il vient de perdre le partenariat de 10 ans qu’il entretenait avec la Poste brésilienne au profit de Banco do Brasil, mais peut toujours compter sur les 5 millions de clients qu’il a jusque-là gagnés [4]. Bradesco peut également s’appuyer sur le segment des prêts adossés au salaire (payroll-deducted loans) : déjà bien positionné sur ce créneau depuis le rachat de Banco BMC en 2007, le groupe est le premier bénéficiaire d’une enchère que vient de mener la Sécurité sociale brésilienne pour équiper en comptes bancaires 30 millions de retraités. Cela représente pour la banque l’ouverture pendant 5 ans de 120 000 nouveaux comptes par mois, éligibles à ces payroll-deducted loans. Si Bradesco parvient à maîtriser les risques d’un tel développement, elle sera vraisemblablement dans quelques années fin prête pour s’aventurer à l’international, à commencer par ses voisins latino-américains.

Standard Bank, porte d’entrée sur l’Afrique

Première économie du continent le plus prometteur, l’Afrique du Sud traverse toutefois une passe difficile, handicapée par l’inflation, une monnaie faible et des troubles sociaux. Le secteur bancaire, très concentré autour de quatre établissements [5], fait naturellement les frais de la baisse de la consommation. Standard Bank, qui a fêté l’an dernier ses 150 ans, ne fait pas exception. Plus que le marché domestique, ce sont donc les perspectives du continent africain qui comptent. « L’Afrique est le dernier champ encore peu exploré des investisseurs. Investir dans les banques sud-africaines est donc une manière de s’exposer à ce potentiel de croissance. Or deux banques sud-africaines sont très présentes sur le continent: Absa, filiale de Barclays, et Standard Bank », analyse Stéphane Barthélemy. Standard Bank affiche ainsi une présence dans 16 autres pays africains, principalement à l’Est et au Sud, et a vu ses revenus y progresser trois fois plus vite que ceux de son activité sud-africaine. En renforçant les liens avec ICBC, son actionnaire et partenaire industriel, Standard Bank a par ailleurs une vraie carte à jouer.

ICICI, en bonne place pour la croissance future

Dans sa globalité, le secteur bancaire indien pèse bien moins lourd que celui de son voisin chinois. Similairement, ses banques sont moins puissantes que les établissements chinois et ne sont présentes dans le haut des classements ni en termes d’actifs, ni en termes de capitalisation boursière. La première banque privée du pays, ICICI, est aussi la seconde de l’ensemble du marché, très loin derrière State Bank of India. Mais contrairement aux établissements publics, ICICI a procédé à un nettoyage de son bilan ces dernières années, sous la houlette de sa présidente, Chanda Kochhar. Si la prudence reste de mise, ICICI se révèle malgré tout en bonne position pour profiter de la croissance du secteur bancaire indien, croissance indispensable pour accompagner le développement économique d’un pays qui sera bientôt le plus peuplé du monde. Or ICICI possède une forte base de banque de détail – avec un accent particulier mis sur les populations non ou peu bancarisées – sur laquelle elle pourra s’appuyer à l’avenir. Le tout dans un contexte de concurrence accrue : la banque centrale indienne vient en effet d’annoncer l’attribution prochaine de nouvelles licences bancaires, ce qu’elle n’avait pas fait depuis 10 ans. À l’international enfin, ICICI pourra compter sur sa présence dans 19 pays (dont le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Belgique) et sur le partenariat qu’elle s’apprête à signer avec Ecobank, qui lui servira de hub pour son développement africain.

[1] Elle est certes détrônée deux ans plus tard par une autre banque chinoise, Agricultural Bank, avec une levée de 22,1 milliards.

[2] Source : www.relbanks.com.

[3] Source : Fitch.

[4] Source : Fitch.

[5] Absa (filiale de Barclays), FirstRand, Nedbank et Standard Bank.

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